LES ROMANS
Le roman est, si l’on peut ainsi parler, le plus heureux des genres littéraires. C’est le moins défini et le plus libre de tous. Il n’est pas déterminé, comme le théâtre, par des conditions matérielles auxquelles il faut, bon gré mal gré, que la plus capricieuse fantaisie se soumette. Il n’a pas ‘ été, comme l'épopée, son aînée, personne de souche ancienne et aristocratique, formé au respect des convenances et soumis à la tyrannie d’une longue tradition. Il est apparu dans la littérature européenne au temps où la littérature grecque et la littérature latine étaient déjà en pleine décadence. Il s’est introduit dans la famille comme une sorte de parent pauvre, d'extraction inférieure et de mœurs douteuses, dont la verve, parfois impudente, ne laisse pas d'amuser les gens et de les intéresser malgré eux. Il a profité de cette indulgence pour jouer des coudes et pour élargir sa place à la table commune ; maisil y est toujours resté au bas bout. Quand s’est produite la renaissance des lettres, il n’a pas été compris parmi les genres nobles, les grands genres, qu'on se mettait en devoir de restaurer.
TA
Il s’est développé en marge de la littérature, entendez de la littérature officielle, celle que pratiquent les écrivains qui se respectent, que réglementent les rhétoriques et les poétiques. Il n’y a pas gagné, pour un temps, en considération et en dignité ; mais il y a gagné en indépendance.
Qu'est-ce donc, en somme, que le roman? C’est, sous forme de récit, une peinture de la vie humaine. Cette
peinture peut prendre autant d’aspects que la vie elle-
même. Elle en prendra d’autant plus, et de plus différents, et de plus nouveaux, que la vie sera plus complexe. Le roman peint le plus ordinairement la vie contemporaine ;
mais il peut aussi peindre le passé ; il peut même anticiper sur l'avenir. Il peint les mœurs et les passions ; il peint aussi
les sentiments et les idées. Il peint la société, maïs il peint aussi la nature. Il peint la réalité, mais il peint aussi le merveilleux. Il peint les côtés pathétiques de l’existence ; mais il en peint aussi les côtés joyeux, comiques ou grotesques. Historique, moderne, lyrique, descriptif, psychologique, sentimental, philosophique, poétique, exotique,
rustique, que sais-je encore ? le roman est tout cela, Il : est tout cela tour à tour. Il peut même, si la fantaisie lui
en prend, être tout cela à la fois. Cela ne dépend que du talent de son auteur.
Le talent qui est indispensable au romancier, quelque genre de roman qu'il traite, c’est le talent de conter. Don ‘naturel autant qu’art acquis par l'apprentissage
et par l'étude. Le don, Vigny, nous le savons, le tenait de son père. L'art, il l'avait développé en écoutant les
récits du vieux capitaine. Mais il ne se contenta pas, ‘1 comme lui, de détailler agréablement l'anecdote. Il ne se
contenta pas non plus, comme beaucoup de romanciers, de frapper l'imagination du lecteur, d’exciter son rire ou de lui tirer des larmes. Lui aussi, conter pour conter lui
sembla peu d'affaire. Il voulut, dans ses contes, mettre quelque chose de plus qu’un conte. Il voulut y mettre de l’histoire. I1 voulut y mettre de la philosophie. Il voulut y mettre des idées. Quel a été le succès de sa tentative ? Comment a-t-il organisé entre eux les divers éléments dont ses romans sont composés ? Dans quelle proportion les a-t-il mélangés ? Avec quel bonheur plus ou moins complet les a-t-il combinés et fondus? C’est là tout l’art du roman chez Alfred de Vigny ; et nous n'avons qu'à suivre, ou peu s’en faut, l’ordre chronologique, pour le voir, dans l’espace d’une dizaine d'années, préciser sa conception personnelle du genre et l’amener au plus haut degré de perfection qu'il lui ait été donné d’atteindre.
IT
Vigny a débuté, en 1826, par un roman historique. Ce genre savant plaisait à son esprit sérieux. Et il était à la mode. Il y avait été mis par la vogue extraordinaire des compositions de Walter Scott. Il s’y maïitenait grâce au goût du passé, du pittoresque et du bric-à-brac, si répandu dans l’école romantique. Il méritait la faveur du public, et il ne l’a pas perdue, même après que le romantisme eut cessé de donner le ton. Après Cing-Mars, après
la Chronique du règne de Charles IX, après Notre-Dame … de Paris, sont venus les Chouans, Salammbô, Saint-Cendre, les Dieux ont soif. Ces titres que je cite à la hâte, sinon au hasard, et en courant, suffisent à montrer que le roman historique n'est pas mort, qu'il est vivant et bien vivant. J'ajoute qu'ils sont de nature à faire tomber ies préjugés trop répandus contre le genre dont ils relèvent. On dit communément que le roman historique est un genre faux. En quoi serait-il plus faux qu'aucune autre espèce deroman? On ferait mieux de dire qu’il est le plus difficile à manier,
Pour le traiter d’une manière convenable, en rapport avec nos exigences actuelles, qui sont légitimes, et qui sont grandes, il y faut quelque érudition : une érudition non pas très profonde, sans doute, mais très étendue et très diverse. Nous ne tolérerions pas aujourd’hui les romans dits historiques, à la façon de ceux qui charmaient les lecteurs du xvirre siècle, les romans de MS de Lussan ou de Courtil de Sandraz. Nous ne tolérerions plus les | romans de Dumas père. Mais, d’autre part, le roman étant ! essentiellement œuvre d'imagination et d’action, il ne faut pas que l'abondance de la documentation et le souci de l'exactitude entravent la liberté de l'imagination et fassent languir l'intérêt. Il faut trouver la formule selon laquelle on mélangera l'élément historique et l'élément romanesque ; et, pour réussir le mélange, il faut encore le tour de main. L'homme qui a su trouver la formule et l’appliquer admirablement, c’est Walter Scott. Sa conception du roman historique se retrouve, sans beaucoup de peine, au fond de tous les romans historiques qui ont eu quelque succès depuis cent ans. Il a été fâcheux, pour Vigny, de: ‘4 n'avoir pas eu, dans Cing-Mars, la sagesse de s’y tenir. Au lieu de faire avant tout de son roman un tableau sanimé, coloré, pittoresque, des mœurs, des sentiments, des passions dans un certain pays, à un certain moment du passé, il à bien voulu faire cela, mais il a voulu faire en même temps, et même avant cela, un livre d'histoire. Au lieu de mettre les personnages historiques à l’arrièreplan de son œuvre et de ne les y montrer que de profil, il les à campés hardiment au premier plan, et il les a. présentés de face. Il les a engagés tout entiers dans une intrigue dont les données devaient nécessairement lui être fournies par l’histoire, se retranchant ainsi la liberté de façonner les événements et les caractères à son gré, ou
s’exposant, s’il la prenait, à se faire traiter de falsificateur. Ce n’est pas tout : il a voulu que cette « tranche d'histoire » servit de démonstration à une idée philosophique, que ce roman historique fût par surcroît un roman à thèse. Double erreur, dont j'ai déjà signalé les conséquences et au point de vue de l’histoire et au point de vue de la philosophie ; dont il-reste maintenant à signaler les consé- quences au point de vue de l’art.
La plus grave, c’est le manque d'unité. L'œuvre se tient mal. Elle est composée de deux éléments : un élément sérieux, savant, historique, pour lequel Vigny a dépouillé des documents, fouillé dans les archives, déchifiré des manuscrits ; — un autre élément, imaginatif et fictif, pour l'invention duquel il a eu recours à des procédés de . qualité douteuse, empruntés au répertoire du mélodrame ou de ce que plus tard on’appellera le roman-feuilleton. . Certaines scènes visent à la profondeur : celle, par exemple, où Richelieu (dans le chapitre intitulé le Cabinet) est censé, au cours d’une conversation avec le P. Joseph, nous dévoiler le fond de sa pensée et le secret de sa politique ; celle encore (dans le chapitre intitulé la Toilette) qui met sous nos yeux le conseil de guerre tenu par les conjurés. Mais
d’autres n’ont visiblement pour but que de secouer fortement les nerfs, n'importe par quels moyens. Voyez celle du confessionnal, quand le P. Joseph, ayant pris subrepticement la place du bon abbé Guillet, surprend, sous couleur de leur administrer le sacrement de pénitence, lès confidences de Marie de Mantoue et de Cinq-Mars. Voyez celle de l’auberge des Pyrénées, où, par un raffinement d'horreur, Laubardemont le père laisse cyniquement, après lui avoir promis la vie sauve, Laubardemont le fils périr dans l’eau glacée du torrent. Voyez encore celle du Château de Pierre Encise, où le même Laubardemort est, en juste punition
de ses erimes, précipité dans le Rhône par la trappe d’une ‘ oubliette que l’on fait jouer sous lui. Non vraiment, il
n'y à pas dans toute l’œuvre de Dumas père, de glorieuse mémoire, une péripétie plus grosse, pour ne pas dire plus grossière que celle-là.
En dépit de tout le mal que l’auteur se donne pour monter les imaginations et pour dramatiser son sujet, non seulement l’œuvre manque d’unité, mais encore elle manque de vie, Vigny a tenté d'y suppléer en multipliant les ornements, les tirades à effet et les morceaux de bravoure. Tels sont l’aimable description de la Touraine qui ouvre le livre, le pittoresque tableau de la procession de Loudun ou de l’émeute battant les murs du Louvre, le brillant épisode du siège de Perpignan ; ou bien, dans
un autre genre, la jolie scène, si adroïtement filée, en même
temps que d’une psychologie si pénétrante et si cruelle,
où, sur le balcon du château de Saint-Germain, la reine-
mère ébranle tout doucement le fidélité promise par Marie de Mantoue à Cinq-Mars, et fait luire à ses yeux
éblouis la couronne de Pologne ; ou simplement le début … de ce même chapitre de /’A bsence, et la rêverie si mélanco-
lique et si gracieuse qui sert Li amorce à la scène que je viens de rappeler :
Qui de nous n’a trouvé du charme à suivre des yeux les
nuages du ciel ? Qui ne leur a envié la liberté de leurs voyages 1
au milieu des airs, soit lorsque, roulés en masse par les vents
et colorés par le soleil, ils s’ayancent paisiblement comme
une flotte de sombres navires dont la proue serait dorée, soit lorsque, parsemés en légers groupes, ils glissent avec vitesse, sveltes et allongés comme des oiseaux de passage,
transparents comme de vastes opales détachées du trésor | des cieux, ou bien éblouissants de blancheur comme les # neiges des monts que les vents emporteraient sur leurs A
ailes ? L'homme est un lent voyageur qui envie ces passagers rapides, rapides moins encore que son imagination; ils ont vu pourtant, en un seul jour, tous les lieux qu’il aime par le souvenir ou l'espérance, ceux qui furent témoins de son bonheur ou de ses peines, et ces pays si beaux que l’on ne connaît pas et où l’on croit tout rencontrer à la fois. Il n’est pas un endroit de la terre, sans doute, un rocher sauvage, une plaine aride où nous passons avec indifférence, qui n’ait été consacré dans la vie d’un homme et ne se peigne dans ses souvenirs ; car, pareils à des vaisseaux délabrés, avant de trouver l’infaillible naufrage, nous laissons un débris de nous-mêmes sur tous les écueils,
Où vont-ils, les nuages bleus et sombres de cet orage des Pyrénées ? C’est le vent d'Afrique qui les pousse devant lui avec une haleine enflammée ; ils volent, ils roulent sur euxmêmes en grondant, jettent des éclairs devant eux, comme leurs flambeaux, et laissent pendre à leur suite une longue traînée de pluie comme une robe vaporeuse. Dégagés avec effort des défilés de rochers qui avaient un moment arrêté leur course, ils arrosent, dans le Béarn, le pittoresque patrimoine de Henri IV ; en Guienne, les conquêtes de Charles VIT; dans la Saintonge, le Poitou, la Touraine, celles de Charles V et de Philippe-Auguste, et, se ralentissant enfin au-dessus du vieux domaine de Hugues Capet, s’arrêtent en murmurant sur les tours de Saint-Germain,
Certes la page est agréable à lire, évocatrice et suggestive ; on pourrait même dire qu’elle ne l’est que trop. Elle ‘enlève la pensée dans le ciel et la repose un peu gauchement et brusquement sur le sol. C’est un ornement admirable en soi, mais un ornement superflu : l’auteur l'avait ciselé avec amour, il n’a pas voulu le laisser perdre, et l’a plaqué ici. IL yen a beaucoup d’autres du même genre dans ce gros livre, serré et compact, conçu sur un plan. trop dhPoeux et trop vaste, et qui, sous les dehors d’une
abondance factice, trahit une certaine pauvreté d'invention:
et un souffle un peu court.
Vigny s’est bien rendu compte du demi-échec de sa tentative. Après Cing-Mars, il ne s’est pas essayé dans le roman proprement dit. Il a écrit seulement des nouvelles, de longues nouvelles, dont le développement remplit une bonne centaine de pages, mais dont l'action est simple, peu chargée d'incidents et de personnages, et facile à conduire. Il n’a pas renoncé à mettre en scène des personnages historiques ; ses héros sont des gens qui ont réellement existé, qui parfois même ont laissé après eux quelque trace dans la mémoire des hommes ; il jette au travers de leur aventure des personnages notoires ou illustres, papes, archevêques, rois, reines, empereurs. Mais il a soin désormais de ne les présenter qu’incidemment et de biais. Il n’a pas renoncé non plus à faire de son récit la démonstration d’une thèse philosophique ; mais au lieu d’enlacer cette démonstration à l’action romanesque, il l'en sépare nettement. Il nous fait montrer ce jeu de marionnettes qu'est la vie humaine par un spécialiste qui est chargé de nous le commenter; avec une sorte de confiance superstitieuse dans la vertu des nombres, il groupe ses historiettes trois par trois autour d’une idée ; et c’est ainsi qu’au majestueux, imposant et un peu pesant Cinq- Mars, succèdent les alertes Consultations du Docteur Noir.
Ces Consuliations du Docteur Noir, dont le titre, au
premier abord, est un peu bizarre, auraient pu s’intituler
tout aussi bien études sur les questions du temps présent. C’est une série d'œuvres d'imagination consacrées à discuter
et, dans la mesure du possible, à résoudre les problèmes qui, il y a un'siècle, se posaient aux esprits réfléchis : problèmes philosophiques, religieux, sociaux. Ces problèmes se posent d’une manière différente, selon que nous les examinons impartialement, froidement, avec notre raison et notre tête, ou que nous voulons les traiter par le sentiment et avec le cœur. Et comme nous sommes à la fois raison et sensibilité, tête et cœur, que nous ne pouvons adopter un point de vue à l'exclusion de l’autre, supprimer notre tête ou notre cœur, il s’ensuit que, sur chaque question, nous nous trouvons avec nous-mêmes en désaccord et en conflit. C’est ce conflit que Vigny a voulu rendre sensible en incarnant ces deux hommes que chaque homme porte en lui sous la figure de deux personnages, aussi contraires qu'inséparables. L’un, Stello, symbolise le côté enthousiaste et généreux de notre nature : c’est l’homme d’imagination et de sensibilité, le poète. L’autre, le Docteur Noir, — ainsi nommé parce que selon l’usage des médecins d’autrefois, il est invariablement vêtu d’un frac noir, — c’est la raison qui souffle impitoyablement sur tous les enthousiasmes, l'expérience qui dissipe les illusions et sous leur voile doré, qu’elle écarte, nous montre la triste réalité. Stello, comme les natures trop nerveuses, a ses moments de dépression et de neurasthénie, ses crises de découragement et de tristesse. Quand il les sent venir, il appelle le médecin des âmes, il demande une consultation au docteur ; et celuici, comme font les médecins des corps, lui institue un traitement et lui rédige une ordonnance. Mais il ne la rédige qu'après avoir analysé longuement son cas, et l’avoir rapproché des autres cas analogues qui peuvent éclairer son jugement. Ces cas, qui vont régulièrement trois par trois, ce sont les trois récits qui, en se développant au cours de l'entretien entre le malade et le docteur, composent le livre.
La première de cés consultations, celle qui porte le nom de Stello, a trait aux rapports de la poésie ét dé la politique. Est-il bon que le poète sé mêle des affaires publiques ? Vigny, vers 1830, comme beaucoup de ses confrères, sé sentait un violent désir de se jeter dans la politique, et des velléités de théoriser dans ses écrits en faveur de quelque «sublime forme de Gouvernement ». Le Docteur Noir l'en détourne en lui remontrant ce qui, en pareil cas, arrive fatalement au poète. Que ce soit sous un régiine où sous un aütré, soüs la monarchie absolue, sous la république démocratique, sous la royauté constitutionnelle, il ne recueille que l’indifférencé ét le mépris, il est voué à la misère et à la mort, C’est ce qu’établissent successivement l'Histoire d’une puce enragée, qui met en cause le poète Gübert ; l'Histoire de Kitty Bell, qui est surtout l’histoire de Chatterton ; et une Histoire de la Terreur, où il ést principalement question d'André Chénier, Sur quoi le Docteur Noïr conclut par une ordonnance dont voici les prescriptions essentielles :
SÉPARER LA VIE POÉTIQUE DE LA VIE POLITIQUE, et, pour ÿ parvenir, laisser à César ce qui appartient à César, c’est-à-dire le droit d’être, à chaque heure du jour, honni dans la rue, trompé dans le palais, combattu sourdement, miné longuement, battu promptement ét chassé violemment. SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION. Suivre les conditions de son être, dégagé de l'influence des Associations, même les plus belles. Parce que la Solitude est la source des inspirations. LA SOLITUDE EST sAINTE. Toutes les Associations ont tous les défauts des couvents… Eviter le rêve maladif et inconstant qui égare l’esprit, et employer toutes les forces de la Volonté à détourner sa vue des entreprises trop faciles dé la Vie active. Avoir toujours présentes à la pensée les ‘mages, choisies entre mille, de Gilbert, de Chatterton et :
d'Andié Chénier. Parce que ces trois jeunes oïbres étant sans cesse devant nous, chacune d'elles gardera l’une des routes politiques où vous pourriez égarer Vos pieds...
On voit, par cette très rapide analyse, en quoi consiste
le procédé de composition adopté par Alfred de Vigny. Il est très justement accommodé à l’objet que se propose
l’auteur. D'abord le récit est fait à la première personne. Le Docteur Nôir à été mêlé aux événements qu’il raconte. C’est lui que l'archevêque de Paris a mandé auprès d’un jeune homme dont la tête est encore plus malade que le corps ét qui s'appelle Gilbert. C’est lui, qui en 1770, dans un misérable logement de la Cité, a reçu le dernier soupir de Thomas Chatterton. C’est lui qui, en 1794, n’a pu empêcher André Chénier de porter sa tête sous le couperet dé la guillotine, maïs a réussi du moins à sauver Marie:
Joseph. Eu racontant les faits dont il a été témoin, il les accompagne, tout naturellement, d’une sorte de commen: taire perpétuel, qui lui permet d'introduire comme par parenthèse toutes les réflexions qu’il juge à propos. A ces réflexions son interlocuteur, non moins naturellement, ajouté où oppose les siennes. Aïnsi l'ouvrage prend insensiblement une forme intermédiaire entre la forme purement narrative et la forme purement dramatique. C’estuñ dialogue d’allure philosophique, qui se poursuit d’une façon assez sinueusé, mais sans jamais perdre de vue l’idée autour de laquelle il tourne, et à quoi il revient toujours. Et comme, dans lés dialogués de Platon, l’idée est souvent développée au moyen d’un beau mythe, d’une fiction ou d’une allégorie pleine de poésie et de grâcé, de même, ici, des histoires dramatiques et touchantes s’insèrent tour à tour dans
là conversation du Docteur et de Stello, sans jamais en rompre la trame. Au contraire, elles renouvellent l'intérêt,
rafraîchissent l'esprit, relancent la pensée ou Fa font rebondir. Wie
I y a là un art savant, ingénieux, un peu compliqué peut-être, et qui tourne à l’artifice. Il a ses avantages, et on vient de les voir. Il a aussi ses inconvénients. L'enchevêtrement de la composition fatigue l’attention du lecteur, que les digressions, de leur côté, affaiblissent en la dispersant. Et l’intrusion perpétuelle dans le récit de la personne du narrateur rend plus difficile cette illusion qui, dans le roman aussi bien qu’au théâtre, est le charme
souverain et le plus merveilleux effet de l’art. Nous nous
intéressions à Gilbert ou à Chatterton, nous suivions avec curiosité, avec sympathie, avec angoisse, le déroulement de leur aventure. Et voici qu’au moment où nous avions
oublié ce qui nous entoure,où nous nous oubliions nous-
mêmes pour ne penser qu'à eux, à leur situation, à leurs sentiments, où nous nous étions identifiés à eux, brusquement l'enchantement est rompu. Nous croyions avoir affaire à des êtres de chair et de sang : nous nous apercevons, on nous oblige à nous apercevoir, que nous nous étions excités seulement pour des héros de carton, pour des exemples scolastiques, pour des arguments faits hommes,
Notre imagination retombe à plat. Et ce n’est pas seule-
ment l'illusion qui s’évanouit, c’est le naturel qui est gâté. Le procédé dont use ici Alfred de Vigny n’est pas absolument neuf. Il fait songer à ceux dont use Sterne dans Tristram. Shandy et dans le Voyage sentimental, dont ont usé après Sterne tous les imitateurs de Sterne, et Dieu sait, de Diderot à Xavier de Maistre et à Jules Janin, s’ils furent nombreux à la fin du xvrrre siècle et au début du xrxe. Mais pour nombreux qu'ils soient, ils n’en
sont, avec leur originalité apprêtée et leur intarissable
bavardage, que plus agaçants.
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ds ; - LIVRE SECOND — L'ART. 209
De telles objections n’ont pas dû se présenter à l’esprit d'Alfred de Vigny, car, loin de renoncer au système de composition qu'il avait appliqué dans la première Consultation du Docteur Noir, à plusieurs reprises il se proposa d'y revenir. On peut dire que pendant une dizaine d’années au moins de sa vie, toutes les grandes questions qui sollicitaient son intelligence se sont concrétisées pour elle sous la forme d’un dialogue entre le sensible Stello et son flegmatique interlocuteur. Après la consultation sur le rôle du poète dans les affaires publiques, il devait y en avoir une seconde, sur le suicide. Si nous en croyons le Journal d’un Poète, elle aurait « renfermé tous les genres de suicide et des exemples de toutes leurs causes analysées profondément ». Nous avons même un aperçu de l’ordonnance par laquelle elle’ se serait terminée, Vigny s’abstint de donner suite à ce projet par scrupule de paraître encourager ou justifier un acte qu'il considérait comme un acte anti-social. Une troisième consultation aurait mis en cause les hommes politiques, les importants, comme il en pullule sous le gouvernement représentatif, «en qui l’orgueil d'être nommé le premier législateur de leur temps est devenu une vraie maladie », les avocats qui avocassent du matin au soir et qui ne sont pas seulement capables de redresser un seul des défauts ou de combler une seule lacune des lois. Une quatrième aurait roulé « sur l’idée de l’amour qui s’épuise à chercher l’éternité de la volupté et de l'émotion ». Tandis que la précédente paraît avoir été abandonnée assez vite, celle-ci au contraire * semble avoir été poussée fort loin. Ilsubsiste parmiles papiers de Vigny un roman par lettres dont le sujet paraît se rattacher à cette consultation sur l'amour, Une cinquième enfin était consacrée à la question religieuse.
Vigny avait commencé à l'écrire en 1837. Nous en avons
se 14
le plan, tel qu'il l'avait rédigé, et remanié à plusieurs reprises, avec son habituelle minutie. Le cadre général était comme de coutume une conversation entre les deux inséparables ennemis, Stello et le Docteur Noir. Cette conversation devait fournir le’ prologue et l’épilogue, sans parler d’un nombre indéterminé d’intermèdes au cours du livre, et initier le lecteur à l’histoire d’un personnage imaginaire doté des noms plus ou moins symboliques, tantôt de Trivulce, tantôt d’'Emmanuel, tantôt de Samuel ou de Christian, et concu dans une certaine mesure sur le prototype de La Mennais. Ce personnage aurait été un réformatéur religieux, entreprenant de faire le bonheur des hommes et périssant dans sa tentative. Mais le roman moderne dont il était le héros désigné eût à son tour enveloppé trois nouvelles historiques, destinées à démontrer à Christian, par l'exemple de Julien l’Apostat, par celui de de Mélanchton et celui de Jean-Jacques Rousseau, la vanité de son entreprise et les risques qu’il ne pouvait manquer d'y courir. Et, selon le rite immuable des Consultations du Docteur Noir, l’ouvrage aurait conclu par une «ordonnance» dont la teneur nous a été conservée : « Si vous êtes assez grand pour faire des œuvres religieuses et philosophiques, ne les faites qu’en vous isolant de votre nature, en les jetant du haut de votre aire inaccessible. »
Ce plan, on le voit, est plus compliqué encore que celui de Siello. Complication du troisième degré, et non plus seulement du second. Avec tout le respect qu’on peut avoir pour Alfred de Vigny, on songe à des ouvrages chinois, à des ivoires ou à des laques, série de sphères concentriques délicatement ouvragées et découpées à
jour, — on se demande par quel merveilleux procédé, —
à l’intérieur d’une sphère plus volumineuse, boîtes dont chacune en s’ouvrant en découvre une autre qui en contient
Là
une autre à son tour. La seule partie, en dehors du prologue et de l’épilogue, qui aït été complètement terminée, c’est cette Daphné, dont le nom énigmatique a fait, tant qu’on ne connaissait guère de l’ouvrage que son titre, travailler les imaginations, et à l’occasion les a égarées. Une de ces erreurs a consisté à transformer en quelque grande amoureuse Daphné, qui est un faubourg de l’ancienne Antioche. Ce serait, comme on l’a dit spirituellement, prendre le Pirée pour une femme. Le sujet de Daphné, nous le connaissons déjà : c’est l’histoire de Julien l’Apostat. Mais ici, complication encore. Cette histoire ne nous est pas directement racontée. Elle est contenue dans une suite de lettres qu’un jeune négociant juif, qui fait le trafic entre la Syrie et la Perse, adresse d’Antioche à un de ses coreligionnaires d'Alexandrie. Ce raffinement de composition ne la rend pas plus claire. Le lecteur n’arrive pas du premier coup à déplier toutes les enveloppes que l’auteur multiplie comme à dessein autour de sa pensée. La peine qu'il y prend lui gâte un peu le très noble plaisir que lui font éprouver des pages pittoresques ou profondes. On a déjà vu celles qui contiennent la substance philosophique de l’ouvrage. Il faut en citer une autre qui donne une excellente idée de la manière dont Vigny a traité les parties descriptives, qui sont fort belles. Le jeune israélite raconte à son correspondant comment sont entrés dans la turbulente Antioche, agitée par les prédications des Nazaréens et violemment soulevée contre l’Apostat, les légionnaires de Julien.
… Les trompettes ont résonné aux portes de la ville. Les chemins se sont vidés à l’instant. Toute la foule s’est jetée dans les maisons et s’est mise à charger les toits et les terrasses, pour voir passer une des cohortes de l’armée qui va entrer en Perse dans quelques jours et qui traversait
Antioche en silence. Je n’avais jamais vu ces vieux légionnaires qui ont fait Auguste malgré lui le jeune César, J'ai compris létonnement que leur vue: a causé à ces Syriens qui sont vêtus de soie, parfumés et épilés comme des femmes, que les Huns et les Isaures auraient déjà fait esclaves sans cet empereur qu'ils maudissent, et qui iront bientôt, après lui, tourner les meules de moulins chez les barbares qui leur crèveront les yeux.
La cohorte qui passait était celle des Hoplites. Ces hommes dont le front est chauve marchaient la tête nue, portant leur casque suspendu au col. Leurs crânes jaunâtres et cicatrisés reluisaient comme la cime de ces vieux rochers que baigne la mer. Ils marchaïent aussi légèrement que les jeunes lutteurs quand ils sont nus et huilés pour la coursé. Tous ces hommes dont le visage était grave, la taille haute, les membres robustes, la marche rapide et infatigable, ne parurent des hommes d’un autre âge et sortis des tombes de Ja vieille Rome ; il me sembla voir l’une de ces légions à
qui Jules donnait pour délassement la conquête des Gaules,
entre la construction d’une ville de guerre et celle d’un port. J’éprouvai pendant tout le passage de ces hommes d’airain ce que l’on sentirait à Jérusalem à la vue des guerriers ressuscités de Judas Machabée.
Après eux passèrent six cents éléphants qui portaient les tentes et des vivres pour l’armée dans le désert. Cent autres éléphants couverts de longues housses de pourpre
et couronnés d'algues marines étaient conduits par de beaux
enfants vêtus de lin qui les guidaient de la voix et avec une baguette d’or. Ces animaux devaient être sacrifiés le lende-
main au bord de la mer, et, par ordre de l’empereur, immolés «
à Neptune.
Cette légion traversa seule la ville, tandis que le reste de l’armée en faisait le tour, et elle ne daigna pas laisser une garde dans cette cité vaine et tumultueuse d’Antioche, dont la force se perd en paroles et en querelles. |
On n’entendait plus les pas des troupes et les clairons
Lo
perdaient leurs voix dans l’éloignement, que la ville était encore muette de stupeur.….
Cette page est d’une netteté, d’une pureté, d’une fermeté admirables. Elle fait songer à la fois à Chateaubriand et à Flaubert, quoique Vigny ne puisse être confondu ni avec l’un ni avec l’autre. Il est moins laborieux que celui-ci et plus sobre que celui-là. On peut juger par cet exemple qu’il né tenait qu’à lui d’avoir dans le roman ce faire large et grand qui est la marque des maîtres. Il lui suffisait de renoncer aux complications excessives du plan et d’écarter la préoccupation trop obsédante de l’idée abstraite qui est la raison d’être de ces fictions qu’il emprunte à demi à l'histoire et qu’il invente à demi. Un jour, las de ce qu’il appelait lui-même «les compositions tortillées », il avait fait vœu d’être simple ; et ce jour-là il avait écrit la plus belle partie du livre qui est son chef-d'œuvre en prose et un des chefs-d’œuvre de la langue française : Servitude et Grandeur militaires.
Si on parle, à propos de Servitude et Grandeur militaires, de simplicité, c’est encore d’une simplicité toute relative. On ne se défait pas d’un seul coup de ses habitudes, même si on en sent les inconvénients. Vigny a conservé dans cet ouvrage la composition en triptÿque, qui décidément lui tenait au cœur. Laurette ou le cachet rouge, la Veillée de
Vincennes, la Canne de jonc, tels sont les trois contes symbo-
liques qui cette fois encore graveront ses idées dans la mémoire de son lecteur. Mais il a donné congé au neurasthénique Stello et à son inévitable compagnon. Il s’est décidé à exposer lui-même, parlant en son propre nom, sa philo-
sophie de la vie militaire, dans les chapitres qui encadrent ses trois nouvelles. Il n’a pas abandonné la forme durécit personnel, qui semble devenue inhérente à sa facon de conter, Mais ce récit, c’est lui-même aussi qui le fait, ce qui, après tout, est plus naturel que de demander à l’une ou à l’autre des deux moitiés de sa personne de lui servir de truchement. On peut dire, somme toute, que le livre est simple. Il est d'autant plus simple que le lecteur le simplifie. Le titre général est double : Servitude et Grandeur militaires. Dans la pensée de Vigny, cela signifie : obéissance passivé et'abnégation. Le soldat obéit aux ordres qui lui sont donnés, sans hésiter, sans discuter, quelle que soit la nature de ces ordres et l'opinion qu’il en a: en cela il est serf. Le soldat, unité confondue dans les rangs d'une armée, accepte sa servitude, se résigne à son obscurité. Il fait abnégation de sa volonté, il fait abnégation de la gloire, il fait abnégation de sa vie : en cela il est grand. Des trois histoires de soldat que Vigny rapporte à l’appui de cette double thèse, il y en a une dont le lien avec elle paraît moins évident et moins étroit : c’est la Veillée de Vincennes. Aussi ne semble-t-elle avoir été mise là que pour grossir l'ouvrage, ou pour satisfaire ce goût de la composition ternaire qui va chez Vigny jusqu’à la superstition. Elle fait un peu l'effet d’être en surnombre ; et bien qu’elle ne soit pas en elle-même dépourvue d'intérêt ni d'agrément, peut-être vaudrait-il mieux, la perfection de l’œuvre défiant ainsi toute critique, qu’elle n’y figurât pas. On peut sans grand inconvénient la laisser de côté. Le triptyque, dès lors, devient un diptyque dont les deux panneaux se répondent admirablement l’un à l’autre, et forment un contraste d’une grande beauté. |
Le contraste est dans la pensée même qui s'exprime au moyen de ces deux tableaux. Iln d'est pas moins dans l’art
avec lequel ils ont été dessinés par le poète qui s’est mis ici au service du penseur. Il est d’abord dans les deux figures qui occupent le centre des deux compositions. Le vieux commandant que Vigny rejoint au galop de son cheval sur la grand’route d’Artois, conduisant péniblement à pied «une petite charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d’une toile cirée noire », où une pauvre jeune femme aux traits émaciés et aux grands yeux bleus élargis par la folie, accroupie dans la paille, joue toute seule aux dominos, n’a rien de fin, d’élégant ni d’héroïque, avec son dos voûté, ses moustaches blanches et ses gros sourcils noirs. Enfant de troupe à ses débuts, puis mousse, matelot et enfin capitaine dans la marine marchande, il n’a jamais eu que les connaissances indispensables à son métier, et il n'avait sans doute jamais philosophé sur les rigueurs de la discipline militaire et sur l’obéissance passive, quand la Révolution fit de lui le commandant d’un brick de guerre et l’exécuteur des ordres du Directoire. Ces ordres, c'était de, transporter à la Guyane un journaliste arrêté à la suite du coup d’état de Fructidor, et avec lui sa jeune compagne ; C'était aussi d'ouvrir, par tant de degrés de latitude et de longitude, une lettre scellée de cire rouge qui contient des instructions secrètes. Les jours passent. Le capitaine a presque oublié la lettre. Le moment vient d’en prendre connaissance. Elle enjoint de passer, sans aucun délai, le prisonnier par les armes. Le capitaine est une âme simple. C’est, comme il dit lui-même, «un pauvre homme », qui a l'habitude « d’obéir aveuglément, d’obéir toujours, d’obéir comme une malheureuse mécanique, malgré son cœur». Il ne se demande pas si les ordres qu'il a reçus sont justes, s’ils sont légitimes, s’il ne pourrait pas, sous un prétexte ou sous un autre, en ajourner ou en éluder l’accomplissement. Il les a reçus, il les exécute
ponctuellement. Mais au fond de cette conscience obscure s'incrusté, non pas un remords, — il n’a fait que son dévoir et ne se sent nullement coupable, — mais ün. souvenir aussi douloureux et cuisant qu’un remords. Le moment où il a commandé la fusillade ést un moment qui, après vingt ans, dure encore, et qu'il traînera touté sa Vié comme un boulet. De ce moment-là, il est devenu aussi triste que la malheureuse qu’il a contribué à faire veuve; il à senti quelque chose en lui qui lui disait : Reste devant elle jusqu’à
la fin de tes jours et garde-la. I] l’a fait. Il Fa fait sans |
récriminer et sans se plaindre. Il lui 4 paru aussi naturel de se sacrifier qu’il lui a paru naturel d’obéir.
Le capitainé Renaud, avec sa haute taillé, son visage pâle et mélancolique ét sa canne de jonc sur laquelie: il s'appuie pour marcher et dont il s'amuse, aù repos, à faire des lignes et des ronds sur le sable, est une âme autrement compliquée et profonde, « Homme d’un esprit très cultivé », ayant «beautoup lu ét beaucoup rétent »,
il est au courant «des plus grañdes affaires politiques de
l'Europe sous l’Empire ». Fils d’un vieil officier supérieur qui a suivi Bonaparte en Egÿpte, page de l’empereur dès qu’il y a eu un empereur, il a été, dès l’adolescence, possédé du démon de la gloire et du génie de Napoléon. Grandissant sous les yeux d’un maître qu’il admirait jusqu’au fanatisme, toutes les ambitions lui étaient permises, tous les éspoirs s’offraient à lui. Mais, disgracié par le grand homme qui le soupçonne de l’avoir surpris dans un moment de faiblesse
et de l’observer de trop près, il est envoyé au camp de
Boulogne, capturé par les Anglais, prisonnier sur parole
à bord de la Vicioire, la frégate de l'amiral Collingwood, ÿ i enfin, après des ânnées, à la liberté et à son pays. L'empereur, quand il se représente devant lui, le toise d’un air méprisant et lui tourne le dos. Il «se plonge dans les
rangs inconnus» de l'infanterie de ligne ; il «sert la Patrie sans rien tenir de Napoléon ». Borné à l’avenir d’un officier subalterne, vivant de la vie du soldat, n’attendant rien de là guerre, la voyant de près et tous lès jours, il la prend en horreur, Il en arrivé « à la haïr, tout en la faisant avec énergie ». Cet homme qui a découvert le néant des grandeurs et de la gloire, ne vit plus que par un sentiment : le sentiment de l'honneur. C’est par honneur que, depuis 1815 jusqu’à la mort de son émpereur, il a refusé de reprendre du service. C’est par honneur qu'ayant envoyé sa démission quinze jours avant les journées de juillet, il est revenu prendre son poste à la tête de sa compagnie quand il a vu les Ordonnances. C’est pour l'honneur qu’il tombe obscurément à la tête du pont d’Iéna, assassiné par un gamin. Il est assez détaché de ce monde pour le quitter sans plainte ; il a l’Ââme assez grande pour pardonner à s6n meurtrier. Celui-là, c’est un héros et c’est un philosophe ; c’est un saint et un martyr de «la religion de l’honneur ».
Le contraste, il existe encore dans la manière dont, de part et d’autre, le récit est conduit. L'histoire de Laurette est construite comme un drame. Une situation est préparée lentement, soigneusement, amenée à point, brusquement dénouée. La jeunesse des «déportés », leur insouciance, leur gaîté, leurs charmants enfantillages, leur babillage d'oiseaux, l'intimité qui s'établit insensiblement entre eux et le capitaine, les projets qu'ils ébauchent ensemble, le sentiment paternel qui gérme obscurément dans le cœur du loup de mer, tout porterait à voir l’avenir en rose, Mais la lettre du Directoire est toujours là, avec « sa grande figure pâle, son troisième cachet, plus grand que les yeux, tout ouvert comme une gueule de loup... ». Selon une idée chèré à Vigny, elle symbolisera l’insondable Destinée qui apporte aux hommes la vie et la mort. C’est la mort qu’elle
recèle dans son enveloppe mystérieuse. Personne n'essaye de lui résister ni de se révolter contre elle. A la signification qui lui est faite de l'arrêt du Directoire, une rougeur fugitive passe sur la joue du jeune journaliste, mais il s'incline. «Je ne demande rien, Capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que de coutume ; je serais désolé de vous faire manquer à vos devoirs. » Le Capitaine sent «la colère le prendre aux cheveux », mais en même temps je ne sais quelle force qui le fait obéir et le pousse en avant. Le condamné sera fusillé sur le bossoir du navire. Et Laurette ? elle ignore. A l’heure dite, le Capitaine la fera mettre
dans un bateau et emmener au large, pour que du moins elle n’ait pas le spectacle de l'exécution. C’est ici que l’émo-
tion arrive à son comble, et je laisse la parole au conteur.
Ces embarcations tiennent six hommes... Ils s’y jetèrent et emportèrent Laure avec eux, sans qu’elle eût le temps .de crier et de parler. Oh ! voici une chose dont aucun honnête homme ne peut se consoler quand il en est cause. On a beau dire, on n’oublie pas une chose pareille !..…. Ah! quel temps il fait! — Quel diable m'a poussé à vous raconter ça ! Quand je raconte cela, je ne peux plus m’arrêter, c’est fini. C’est une histoire qui me grise comme le vin de J urançon. — Ah! quel temps il fait! — Mon manteau est traversé.
Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette! La pauvre femme! Qu'il y a des gens maladroits dans le monde! officier fut assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Après cela, il est vrai de dire qu’on ne peut pas tout prévoir. Moi je comptais sur la nuit pour cacher l'affaire, et je ne pensais pas à la lumière des douze fusils faisant feu à la fois. Et, ma foil du canot elle vit son mari tomber à la mer, fusillé. :
Il y a dans la Canne de jonc des scènes aussi fortes, que ce soit «le dialogue inconnu » dans une chambre du
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palais de Fontainebleau, entre le pape et l’empereur, ou la surprise du corps de garde russe dont tous les occupants sont passés par les baïonnettes, y compris l'officier de quatorze ans qui meurt en appelant : Papa... Mais elles ne sont que des épisodes au cours d’une action qui en comporte d’autres, d’une nature toute différente, simple - et calme, par exemple la lecture de la lettre que Renaud reçoit de son père, ou la conversation, sur le pont de la Victoire, avec le bon amiral Collingwood ; et ceux-là même qui sont les plus dramatiques visent moins à nous émouvoir qu’à nous faire penser. L'essentiel, pour le poète, n’est pas que nous tremblions pour le vieux pontife autour duquel le Corse tourne comme une bête fauve, ou que nous versions une larme sur l’adolescent aux cheveux blonds en qui son égorgeur ne peut pas voir un ennemi, c’est qu’une fois le frisson passé ou la larme séchée, de ce que nous avons vu nous retenions une idée : supériorité des grandeurs de l'esprit sur les grandeurs de chair, illégitimité de l’assassinat, fût-il permis ou commandé par les lois de la guerre. Pathétiques ou non, les tableaux qu'il fait passer tour à tour sous nos yeux marquent les étapes qui ont conduit son héros de l’enthousiasme juvénile au désabusement de la maturité, des ambitions effervescentes à la résignation stoïque. La vie du capitaine Renaud est le dernier chant, et le plus accompli, de ce « poème épique sur la désillusion » que forment, au dire d’Alfred de Vigny, Cing-Mars, Stello, Servitude et Grandeur militaires. Ici point de catastrophe où s’exalte l’orgueil, à quoi la pitié compatisse; mais une pression lente qui ploie la volonté, un pli amer donné à la pensée et à la lèvre, une décoloration successive de toutes les choses de ce monde qui fait qu’on s’en déprend à mesure et qu'à propos de chacune d'elles on dit : Ce n’était que cela. Toute la mélancolie des rêves avortés et
220 ALFRED DE VIGNY, SA PENSÉE ET SON ART des espoirs trahis, tout le désenchantement de l'expérience, tout le gris de la vie pénètre et imbibe ces confidences muüurmurées à demi-Voix, un soir sinistre d’émeute, sur le banc d’un boulevard désert, par ce vieux capitaine qui n'a tiré d’autre profit des longues années d’une carriere honorable ét obscure que la connaissance des hommes, la conviction de l’universelle vanité, et parmi tant de déceptions de toute sorte, là satisfaction d’avoir, en conscience, « fait son devoir ». ae ARE
Dans Servilude et Grandeur militaires, Vigny est arrivé, non sans peine — et en traîhant. encore avec lui quelques restes de « l’entortillage » où s’embarrassait facilement une pensée à qui la complication n’était pas moins naturelle que la grandeur, — à réaliser l'idéal de simplicité grave et forte vers lequel dans ses romans et dans son théâtre, il avait tendu. Pourtant, quelque prédilection qu’on puisse légitimement éprouver pour cé livre admirable, il ne marque pas le dernier terme de l’art d'Alfred de Vigny.Lepoint culminant de cet art savant et pur, symbolique et profond, c'est dans ses poèmes, — dans quelques-uns de ses poèmes surtout, mais, si le nombre en est mesuré, le prix en ést . inestimable, — qu'il faut l’aller chercher