‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son art 1923Chapitre 19 sur 33 · L'INVENTION DES SUJETS ET L’IMAGINATION PLASTIQUE · texte numérisé non relu

L'INVENTION DES SUJETS ET L’IMAGINATION PLASTIQUE

Ce qui frappe le plus au premier abord, dans la poésie

d'Alfred de Vigny, c’est l’absence à peu près complète

de toute inspiration personnelle ou actuelle. Ce caractère est le plus apparent parmi ceux qui distinguent l’auteur de ses illustres contemporains et rivaux, d’un Lamartine, d’un Victor Hugo. Le poète des Méditations et des Harmonies ne nous parle guère que de lui-même. Ses stances et ses «cantiques » débordent naturellement de son âme comme le trop-plein de ses joies et de ses douleurs. Il n’a eu, pour les commenter, qu’à raconter sa vie. Victor Hugo ne nous a laissé ignorer ni ses bonheurs, ni ses inquiétudes, ni ses espérances, ni ses déceptions, ni ses souffrances de fiancé, d’époux, d’amant, d’ami, de père, et de grand-père, De plus, il ne s’est pas accompli dans son siècle de grand événement politique ou social, national ou humain, qui n’ait eu son retentissement dans ses vers, Si l’on ne peut

raisonnablement soutenir que le poète des Contemplations et de la Légende des Siècles soit étranger à son époque, encore moins s’avisera-t-on de contester que celui des Odes, des Voix Intérieures, des Châtiments et de l'Année | Terrible ÿ tienne par toutes ses fibres. Vigny semble hors de son temps et de son pays, parfois même hors de l’espace et du temps. Qu'est-ce qu’une pièce comme {a Neige ou la Sauvage nous livre de sa vie intime? Par quel lién le poème d’Eloa ou celui du Mont des Oliviers se rattache-t:il | à l'actualité? Il n’y a, ce semble, qu’à ratifier le mot, déjà cité, de Sainte-Beuve sur « la tour d'ivoire » où «avant midi » le poète serait rentré, tour de mystère, tour de songe, où il aurait vécu à l'écart des hommes de sa race et de son âge, sans communications avec le monde extérieur, se nourrissant de sa propre substance, et poursuivant dans un silence rarement interrompu la méditation de je ne sais quel nirvâna.… Vigny, il faut bien en convenir, n’a rien fait pour démentir, il a tout fait pour confirmer la légende qui de son vivant commençait à se former autour de son nom. S'il avait, comme la plupart de ses amis et rivaux, fait délibérément métier d'écrivain, peut-être se serait-il laissé aller, en un temps où il était de mode de prendre le public pour confident, à l’enttretenir, lui aussi, de sa personne. Maïs outre «une certaine pudeur » naturelle, dès ses premiers pas dans la carrière poétique, la réserve inhérente au gentleman l'avait détourné de « se mettre en scène ». Si parfois il se sentait quelque velléité de s’avancer timidement sur le théâtre, aussitôt il se rejetait dans la coulisse. En 1822, il avait intercalé dans un de ses poèmes —.Cest le Babe une esquisse tout à fait dans le goût de l’époque, où il se figurait dans l’attitude chère aux premiers romantiques, accueillant avec l’air d’un Giaour ou d’un Lara les danseuses

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qui venaient lui demander en guise d’intermède à la fête mondaine, de réciter quelques-uns de ses vers : Mais dans les airs émus la musique a cessé.

Tout se tait. Et pourquoi, graves, maïs ingénues, Ces trois jeunes beautés vers un homme venues ? Cette douleur secrète errante dans ses yeux N'a pas déconcerté l’abord mystérieux ; Elles ont supplié ; puis, s’aidant d’un sourire, Elles ont dit : « Les vers ont sur nous tant d’empire ! Ils manquaient à la fête, et le bal les attend... »

Le passage, trop personnel, a disparu des éditions postérieures. Combien il répugnait profondément à la nature de Vigny de se.livrer, de s’abandonner, nous pouvons en juger par celle de ses poésies qui a le rapport le plus étroit avec sa vie intime, la Colère de Samson. Celle-là, nous le savons, immortalise le souvenir d’une crise sentimentale, aussi aiguë que celle qui fit jailir du cœur d’Alfred de Musset les sanglots désespérés des Nuits. Pourtant, à lire l’histoire de Dalila et de son amant, nous pourrions - méconnaître l'intérêt qu’y prend pour son compte le poète, n’était le rugissement d’indignation et de douleur qui, trop longtemps contenu, éclate dans les quatre derniers VeIs :

Terre et Ciel! punissez-la par de telles justices La trahison ourdie en des amours factices,

Et la délation du secret de nos cœurs Arraché dans nos bras par des baisers menteurs!

Les poèmes dédiés à la mystérieuse Eva, la Maison du Berger, les Oracles, l'Esprit pur, pourraient faire attendre des confidences. Ils tournent plus ou moins vite, plus ou moins complètement, à la dissertation politique ou philosophique, si bien qu’on s’évertue à deviner et qu’on ne saurait dire à quelle femme ils sont adressés, ni si c’est

à la même femme, ni seulement si c’est à une femme oui une idée. Quant au reste de l’œuvre poétique de Vigny, … ce qu'il peut devoir aux circonstances de sa vie se réduit

à peu de chose. Peut-être, dans sa jeunesse, l’auteur a-t-il pris part à quelque battue au loup. Peut-être au bal, à Paris, s’est-il fait conter par Wanda, «grande dame russe » — qui porte d’ailleurs un nom polonais — la douloureuse histoire de sa sœur. Peut-être a-t-il, à la porte du Jardin des Tuileries, échangé quelques paroles avec le pauvre diable, grand homme manqué et musicien de rencontre, dont il nous narre les déboires dans la Flûte. Encore est-il malaisé

de discerner, dans l’un ou l’autre cas, si le cadre où sa

pensée se joue est fiction ou réalité. On peut affirmer avec plus de certitude que sans le hasard d’une villégiature

à Dieppe, d’une promenade dans la banlieue parisienne,

d’une garnison à Pau, nous n'aurions ni la Frégate « la

Sérieuse », ni les Amants de Montmorency, ni le Cor. Et c’est

à peu près tout. Autant dire que pour l'intelligence de la

poésie de Vigny la connaissance de sa biographie est à

peu près de nulle utilité.

Les événements contemporains l’ont, sinon plus heureusement, du moins plus fréquemment inspiré. Le premier ou-

vrage en vers un peu étendu qu'il ait composé, Héléna,

est un poème de circonstance dont la cause occasionnelle doit être cherchée dans les péripéties de la guerre pour

l'indépendance héllénique. Vigny s’excusait, en le publiant, de sortir du domaine de la poésie pure ; il prenaït comme

un engagement de s’y renfermer désormais. « Peu d’entre mes ouvrages, écrivait-il dans l’Introduction, se rattache- w ront à des intérêts politiques. » Pourtant quelques mois à peine s’étaient écoulés que le massacre, dans les rues de. Madrid, de la garde de Ferdinand VII lui suggérait le

sujet du Trappiste. Nous avons dans Paris, pour lui em-

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prunter ses propres paroles, ses « impressions » et ses « pressentiments », entendez ses espérances ou ses illusions de 1830 ; dans les Oracles, son jugement sur la monarchie de Juillet et la Révolution de 1848. Wanda fait écho aux protestations réitérées que les publicistes et les penseurs, au temps de Louis-Philippe, un Quinet, un Michelet élevaient contre les procédés du despotisme moscovite. En 1855, le poète ajoute triomphalement un post-scriptum au dialogue pour célébrer dans la mort du tzar Nicolas et la prise du fort Malakoff, en liant d’ailleurs ces. deux événements au prix d’un anachronisme, l’exécution des arrêts de la justice souveraine. Non seulement il suit avec passion les péripéties du grand drame où se jouent les destinées de l’humanité et dont les acteurs sont les peuples et les rois, mais de moindres accidents ont le pouvoir de fixer son attention et d’éveiller ses pensées. Il y a, dans la Maison du Berger, une longue diatribe contre les chemins de fer, destructeurs de la poésie et de l’imprévu, dévorateurs de vies humaines, où survit l'horreur qu’inspira aux Parisiens de 1842 le terrible déraillement de Bellevue. On y retrouve en raccourci les idées, les arguments et jusqu'aux mouvements oratoires des avocats, Bethmont, Philippe Dupin, Liouville, qui plaidèrent au procès où furent pesées les responsabilités de la catastrophe. Un autre passage du même poème malmène les politiciens «qui croient à leurs paroles » et méprisent les poëtes et les penseurs. Ce sont les représailles exercées par Vigny contre les parlementaires, pairs de 1839, députés de 1841, contre les «avocats d’un jour » qui ont repoussé le projet de loi sur la propriété littéraire, en déclarant dédaigneusement, comme Lestiboudois, «qu’il n’y a pas de propriété de la pensée », ou, comme Berville, « que les auteurs de mérite ne se trouvent pas dans une condition pire que celle des

avocats ou des magistrats de talent». On voit que le rêveur à la tour d'ivoire s’est désintéressé beaucoup moins

qu'on ne l'estime généralement, beaucoup moins qu'il.

n’en faisait lui-même profession en 1822, des événements contemporains. Il y avait là une veine qui s’offrait à lui, où ses dons de poète philosophe auraient trouvé, à s’employer, une ample matière. Il l’a, à plusieurs reprises,

plus qu’efileurée, assez pour qu’on doive signaler dans

l'actualité politique une source constante de sa poésie, pas assez souvent ni avec assez de suite pour nous donner

le grand poëête social qu’il semble par moments qu'il ait

ambitionné d’être, que certains, comme Gustave Planche, avaient espéré qu’il serait en effet, Et on se demande même, à distance, pour quelles raisons il n’a pas FRET ri la Voie où son génie paraissait l’engager.

Si on voulait les énumérer toutes, il faudrait repasser toutes les étapes de sa carrière poétique, refaire l’histoire de sa vie, expliquer les causes, qui ne sont pas purement littéraires, de «l’infécondité » que plusieurs de ses critiques lui ont reprochée. La principale, du point de vue où nous

sommes, c’est une certaine lenteur et longuerie d'exécution

dont il avait lui-même conscience. Quand on veut suivre l'actualité, 1l faut aller du même pas qu’elle. Vigny n'avait ni le goût ni l'habitude de se hâter. « Je ne fais pas un livre, disait-il, il se fait. Il mûrit dans ma tête comme un fruit. » À plus forte raison la poésie lui semblait-elle demander pour naître du mystère et du temps. Il la définissait

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«la perle de la pensée » ; il jugeait qu’elle devait se former

quasi inconsciemment, dans les profondeurs et le demijour de l'esprit, comme la perle au sein des mers. « Chaque vague de l'Océan ajoute un voile blanchâtre aux beautés

d'une perle; chaque flocon d’écume qui se balance sur

elle lui laisse une teinte mystérieuse, à demi dorée, à demi

transparente, où l’on peut seulement deviner un rayon intérieur qui part de son cœur. » C’est la méthode de la nature, à qui les délais ne sont pas mesurés. Elle s’accorde mal avec les nécessités de l'improvisation. On ne s’étonne pas que les cartons de Vigny soient demeurés pleins d’ébauches abandonnées et de projets qui n’ont même pas reçu un commencement de réalisation.

Trop discret pour se mettre lui-même dans ses vers, trop indolent pour suivre au pas de course la marche rapide des événements, il a donné toute son attention aux idées. Sa poésie a réfléchi sa vie intellectuelle et les principaux épisodes de cette vie, à savoir les lectures qui ont éveillé et fécondé sa réflexion. Faut-il déclarer qu’en insistant sur ce point, on n'a pas en vue, tant s’en faut, de déprécier la pensée d’Alfred de Vigny, d’en méconnaître ou seulement d’en diminuer l'originalité. Le stoïcisme désillusionné ou le pessimisme héroïque, comme on voudra l'appeler, dont il faisait profession, est marqué d’une empreinte trop personnelle pour qu’on affecte de n’y voir qu'une philosophie de seconde main. Si l’on veut enfoncer jusqu'aux racines les plus lointaines de cette amère doctrine, il ne suffit pas d’invoquer tel livre, telle page, tel mot tombé plus ou moins fortuitement sous les yeux du poète ; il faut mettre en cause, après les dispositions du corps et de l’âme qui sont l’étoffe du caractère, les souvenirs de la première enfance et l'éducation qui ont donné le pli à cette étoïffe, les circonstances ultérieures qui ont repasse sur ce pli et l’ont rendu ineffaçable La philosophie de Vigny, on l’a vu, est le résultat de sa naïssance, de tout l’ensemble de conditions physiques, maté- rielles et morales que ce mot implique, de son adolescence écoulée dans la société de vieillards désabusés et chagrins, des déboires de sa carrière militaire. et de sa

carrière littéraire, des déceptions éprouvées à son foyer et hors de son foyer, de toute son expérience d'homme enfin. Mais à fixer les principes de cette philosophie, comme à en déterminer les points d’application, les livres que le poète a lus ont concouru pour une large part. Trois ou quatre, auxquels il s’est attaché, la Bible, de Maistre, Byron, ont eu sur lui une influence capitale. Quant à l'autre face de sa pensée, à cette généreuse confiance en l'avenir qui lui fait pressentir le triomphe final des Idées et saluer l'avènement prochain du règne de l'Esprit, si on peut la considérer comme un développement lointain des convictions spiritualistes, des croyances chrétiennes dans lesugelles il avait été nourri, si elle s’accorde avec la foi communément répandue vers le milieu du xix® siècle aux destinées terrestres de l'humanité, il est bien difficile d'admettre qu’elle n’ait pas été fortifiée ou exaltée par telle page de Pascal ou de Malebranche dont la trace persiste indélébilesur telle strophe de la Maison du Berger, de la Bouteille à la mer, de l'Esprit pur. Ainsi la pensée d’Alfred de Vigny réagit au contact d’une pensée étrangère, que tantôt elle réprouve et repousse, tantôt accueille, absorbe et combine avec soi, autour de qui tout au moins elle se fixe et se cristallise, de fluide et de mouvante devenant arrêtée et rigide, prenant grâce à elle sa forme parfaite et définitive, mais ne faisant par là que révéler sa propre nature et s'organiser selon sa propre loi

LE

L'originalité de Vigny comme penseur est incontestable, Mais un poète n’est pas seulement un penseur ; c'est un « trouveur », un créateur de fables et d’images. Chez l’auteur

des Poèmes Antiques et Modernes et des Destinées, la puis- Sance d'imaginer égale-t-elle la vigueur de la réflexion ? On est enclin à en douter, quand on rapporte à leurs sources la plupart des poèmes qui composent ces deux recueils. Ce sont en général des morceaux de caractère narratif. On. est frappé de voir combien celui qui les a écrits a peu la superstition du nouveau, combien peu il éprouve le besoin d’inventer et de créer, puisque un bon tiers d’entre eux reprennent des sujets qui étaient depuis longtemps à la portée de tout le monde et dans le domaine public. On est plus surpris encore de constater combien peu il transforme les matériaux qui lui ont fourni la charpente de chacun d’eux. Il est vrai qu’il y a toute une série de ces récits dont il emprunte la substance à des textes auxquels il est difficile de changer quelque chose, à des textes vénérables et sacrés, immuables dans leur contenu et dans leur lettre, comme celui de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il n’est pas permis ni même possible au poète d’altérer dans ses données essentielles l’histoire de Moïse ou celle de la Fille de Jephté, d'introduire quelques détails de son crû dans la scène du Jardin des Olives, de dénouer autrement que ne fait l'Evangile de saint Jean l’aventure de la Femme adultère, de donner une version inattendue des amours de Samson et de Dalila. Supposez qu’il passât outre au scrupule de froisser des susceptibilités légitimes ; supposez qu'il ne sentit pas quelle faute il commettrait contre le goût en cousant des variantes romanesques aux plus beaux chapitres de la Bible, il hésiterait encore, et avec raison, à déranger des habitudes séculaires. Même quand il s’agit de légendes qui n’ont pas de caractère sacré ou de fondement historique, mais qui jouissent d’une notoriété universelle, ce dernier motif serait à lui seul très suffisant. On s'explique fort bien que racontant la mort de Roland,

230 ALFRED DE VIGNY, SA PENSÉE ET SON ART ou le mariage d’Eginhard, ou l’infortune de l'Homme au : masque de fer, Vigny n'ait pas tenté de modifier une tradition aussi ancienne que la nation française, ou courante 1 chez nous depuis deux cents ans au moins, ou entretenue du Siècle de Louis XIV à tel «roman historique » de la Restauration, de Voltaire à Regnault-Warin, par toute une littérature de mémoires, de dissertations et de pamphlets. En de telles matières, s’écarter de la version réçue, ce n’est. pas surprendre agréablement, c’est désorienter le lecteur : c’est lui ménager un désappointement au lieu d’un plaisir, Mais, pour nous borner aux sujets où l'imagination de Vigny pouvait se donner librement carrière, ou bien l'effort d'invention, au moins en ce qui regarde le fond des choses, n'y est pas très considérable, ou bien on retrouve assez: facilement, dans la trame du poème, les éléments qui ont servi à le composer. Une jeune catholique essaye en vain … de sauver, le soir de la Saint-Barthélemy, la vie d’un gentilhomme huguenot qui l'épouse in extremis : -un capitaine pleure le sort de sa frégate coulée à la bataille d’'Aboukir : un colon du Far West donne asile dans sa maison à une . Indienne échappée au massacre de sa tribu ; un moine, prêtre-soldat, exhorte au sacrifice ses compagnons d'armes; un pauvre joueur de flûte raconte l’enchaînement de banales mésaventures qui l’a conduit à la mendicité Il n’y a guère, en vérité, de données plus simples que celleslà, et ce serait aller au rebours de l'intention du poète de les prendre pour autre chose que pour un pretéxte 4 à des effets de pittoresque archaïque ou nautique, ou à des … considérations philosophiques dont l'intérêt dépasse infiniment celui de l’anecdote qui leur a servi de point de départ, si bien qu’on en arrive presque à l’oublier. Là où le canevas est un peu plus étoffé, où il y a un semblant d’action, dans Dolorida, dans Wanda, dans les Amants de Montmorency,

M OLIVRE SECOND + L'ART. | 231

Vigny ne fait que développer, en intervertissant les rôles, une historiette anglaise qui courait, n'étant plus déjà neuve, tous les petits journaux de la Restauration, ou transposer l’histoire, qu’il avait lue tout au long dans Custine, de la princesse Troubetzkoï, ou mettre en œuvre les détails, vulgarisés par la presse de 1829, d’un dramatique fait-divers. Même des poèmes de plus large envergure, Héléna, le Déluge, Eloa, n’ont pas été construits suivant une autre méthode. Héléna emprunte ses deux principaux épisodes, la traversée de l’Archipel et la prise d'Athènes — ce n’est pas moins que la matière de son second et de son troisième chant — l’un au IIIe livre des Martyrs, où est raconté un semblable voyage d’Eudore, l’autre au Siège de Corinthe de Byron. Le Déluge combine des réminiscences des Amours des Anges, de Thomas Moore, avec le tableau, tracé par Gessner de la mort de deux amants, innocentes victimes englouties dans le cataclysme universel. Eloa est redevable, comme chacun sait, à la Messiade de Klopstock du cérémonial qui préside à sa naissance; mais « l’urne éblouissante » d’où elle sort, cette urne où les Séraphins se sont empressés de recueillir une larme du Christ versée sur la mort de Lazare, elle a été fournie . au poète, avec son précieux contenu, par la légende de la Sainte Larme de Vendôme. Dans tous ces cas, ou bien l'effort d'invention est faible, ou bien il a été singulièrement aidé par un secours obtenu du dehors.

On dira que dans un poème de Vigny la donnée initiale est bien peu de chose. Tout l'intérêt réside dans la pensée qu’il exprime ; en plus ou à défaut de cette pensée, dans

les descriptions qui d’ordinaire y tiennent une grande place. C’est ici que l’homme d'imagination va se révéler. — À ce point de vue encore, un examen attentif de la poésie de Vigny réduit de beaucoup chez lui la part de l'invention. Il convient de mettre tout de suite hors de cause les descriptions d’un caractère archéologique, comme il y en a quelques-unes dans son œuvre : description du

costume que Suzanne dépouille avant de se plonger dans

la source autour de laquelle rôdent les deux vieillards : description de la toilette d’une dame romaine : description de l'épreuve imposée à l'épouse coupable dans le passage retranché de la Femme adulière. Si le poète recourt à la Consciencieuse dissertation de Dom Calmet sur les habits des anciens Hébreux, ou à l’érudition galamment troussée de Boettiger, ou au chapitre des Nombres, s’il a tenu à être exact autant que brillant où émouvant, y a-t-il rien là que de légitime ? Et qui songera à lui enfaireun reproche, parmi les lecteurs exercés à goûter la poésie savante d’un Chénier, d’un Leconte de Lisle ou d’un Heredia ? On peut en dire à peu près autant des peintures exotiques que par deux ou trois fois il a esquissées dans ses vers. Voulant mettre sous nos yeux les sites de l’Archipel ou les solitudes du Nouveau Monde, s’il n’avait pas eu l'avantage, comme Chateaubriand et Byron, de voir les îles de la Grèce, comme Chateaubriand encore, comme Tocqueville et Gustave de Beaumont, de visiter les Etats-Unis, ou, comme Fenimore Cooper, d'y naître, ce qu’il avait de mieux à faire

n'était-il pas d'ouvrir les Martyrs, le Corsaire, et Childe

Harold, de feuilleter d’une main intelligente la Démocratie en Amérique, Marie ou l'esclavage aux Etats-Unis, les Puritains d’ Amérique et les Pionnters, et d’y prendre les couleurs de ses tableaux? Mais c’est quand il s’agit de dépeindre des régions idéales, que l'œil de l’homme ne

LIVRE SECOND — L'ART 233 peut voir, ou d'évoquer des scènes d’une antiquité préhistorique, dont aucun document ne nous aide à nous figurer les détails, que l’imagination de Vigny trahit sa faiblesse et l'impuissance où elle est de se hasarder seule, sans être soutenue et guidée par une conception antérieure à la sienne. Se propose-t-il de représenter le déluge ? Non content de s'inspirer largement du «mystère» de Byron, Ciel et Terre, et de le suivre de si près qu’on en reconnaît non seulement la trace ou le reflet sur son poème, mais des fragments entiers dans ses vers, il a, en outre, dans l'esprit ou sous les yeux toutes les descriptions qu’il a pu lire du cataclysme : tableau du déluge par Gessner, tableau du déluge par Bernardin de Saint-Pierre, tableau du déluge par Chateaubriand ; il retrouve même au fond de sa mémoire — sans doute en son enfance les avait-il appris par cœur — des passages classiques d’Ovide au Ier livre des Métamorphoses. Tel de ses vers traduit avec une fidélité presque littérale un vers du poête latin. Dans Eloa, veut-il dessiner des hauteurs de l’éther aux profondeurs du chaos la topographie de l’univers, situer dans l’espace sans limites le ciel que fuit l’ange compatissante et l’enfer sur quoi elle se penche, suspendre dans l'intervalle le globe où habitent les hommes, c’est au Paradis Perdu qu’il emprunte les degrés immenses qui rejoignent les mondes, les coupoles de saphir, l’azur et le cristal qui resplendissent aux régions de la lumière, comme les ténèbres et l’horreur de l’abîme, ét le vent furieux qui déchire son sein profond. S'il parsème l'étendue de soleils et d'étoiles, s’il marque la route des astres, suit dans ses courses la comète errante, ou tire du néant de « jeunes planètes », s’il allume les feux du firmament ou célèbre l'harmonie des sphères, c’est de Moore qu'il s'inspire. S'il peuple le Paradis de créatures angéliques, Chérubins qu’enveloppent six ailes, tendres Séraphins

« Rêves pieux » et « saintes Louanges », messagers de” Dieu et gardiens des hommes, c’est à la suite de Mülton encore, et de Moore, et de Chateaubriand, Il ne semble pas qu'il ait de ces paysages merveilleux ni de ces êtres surnaturels une vision, personnelle et directe. Comme la villageoise dont il parle, qui, au fond du puits où elle plonge son «urne », aperçoit en plein jour les astres du ciel, il ne les contemple qu’en se penchant, comme sur un miroir, sur les grandes œuvres qui les ont d’abord réfléchis et qui en fixent pour ses yeux, d’une manière sensible, les formes et les couleurs. Li On ne reprochera pas à Vigny d'aller chercher son inspiration trop bas. On le blâmerait plus justement de s'attacher à des œuvres trop finies et trop parfaites. Tout autre est la méthode de Victor Hugo, quand il demande : aux livres ces suggestions ou ces points d'appui, dont l’imagination la plus puissante et la plus créatrice ne peut en vérité se passer. Pour figurer à nos yeux soit le ravin d'Ernula, dont Roland barre le passage aux infants d’Asturie, soit le manoir de Corbus où les marquis de Lu sarce vont souper une nuit avant de prendre possession de leur fief, il mêle à des impressions personnelles rapportées de ses courses en Espagne ou sur les bords du Rhin des notes prises dans les manuels du voyageur et des noms glanés dans le Dictionnaire de Moreri. Ces admirables | descriptions, qui nous paraissent sorties d’un seul jet de son cerveau, Sont, a-t-on pu dire, « d’admirables marqueteries » Le procédé, à première vue, est le même que celui d'Alfred « de Vigny. La différence, et qui est considérable, consiste « dans le choix des sources, Il n’est pas indifférent de puiser dans Milton, dans Byron, dans Chateaubriand, ou dans le Guide aux Pyrénées de Richard et le Guide à Heidelberg « de M?* Elmine de Chézy. Les matériaux que Hugo extrait . de ces œuvres sans prétentions — comme sans valeur —

artistiques, s'offrent à lui comme un amas informé d’éléments disparates qu’il n’a pas de peine à séparer les uns des autres pour les recomposer sur un plan nouveau. Il les taille à sa guise, leur impose sa marque et les transforme à tel point qu'il faut, pour en démêler la provenance, un œil exercé et une investigation laborieuse. Il n’est pas besoin deitant d'efforts pour identifier les emprunts d’Alfred de Vigny. Ce ne sont pas des pierres brutes, équarries et sculptées de ses mains, qu’il scelle dans son édifice, mais des pierres déjà façonnées et fouillées par un précédent artiste, dont quelques-unes sont faciles à reconnaître et inspirent la curiosité de rechercher quelle peut bien être l’origine des autres. En user ainsi, ce n’est pas, selon la fameuse formule, «prendre son bien où on le trouve»; c’est travailler d’après le modèle ; ce n’est pas inventer et créer, au sens tout relatif qu'ont ces mots en littérature,. c’est imiter et copier ; ce n’est pas féconder son imagination, c'est la stériliser ; c’est en favoriser la paresse, ou peutêtre la déguiser, et en aggraver l'insuffisance naturelle, à moins qué ce ne soit y suppléer.

Si Alfred de Vigny ne possède qu’à un degré médiocre le don de trouver une affabulation et de se représenter des scènes qu'il n’a point vues, a-t-il du moins la faculté de saisir fortement dans la réalité les formes des choses, : les lignes, les mouvements, les couleurs, et d’établir entre le vivant et l’inanimé, entre les objets matériels et les idées abstraites, ces rapports inattendus, ces correspondances soudaines, qui approfondissent notre perspective et nous montrent ce que nous croyions le mieux connaître sous un aspect nouveau ? Il n’est pas nécessaire d'analyser minutieu-

sement son œuvre pour s’apercevoir que les métaphores ne

sont pas chez lui spontanées et jaïllissantes, qu’elles ne

naissent pas avec l’abondance facile: qui nous enchante dans les vers de Lamartine, qu’elles ne révèlent ‘pas cette

puissance et cette originalité de vision que nous admirons «

chez Victor Hugo. Trop souvent, surtout dans les morceaux de sa première manière, il se contente de puiser au répertoire de la poésie classique. Notamment, pour peindre ses héroïnes, il emploie, sans les rajeunir en général par la rareté du tour ou par une justesse particulière de l’application, des traits qui, de son temps déjà, étaient passablement usés : «paupière d’or », «yeux d’azur », « bouche de rose », «cou d'ivoire », sein et mains «d’albâtre », « pieds de neige». On peut même voir, dans cette prédilection pour le gracieux et le joli, dans cetterecherched’uneélégance un peu maniérée, dans cette docilité aux formules conventionnelles, un de ces travers par où l’homme du monde qu’il se piquait d’être a failli gâter le poète qu'il était.

Fort heureusement le commerce assidu de l'Ancien Testament le préserva de s’abandonner tout à fait à des influences débilitantes, et développa chez lui, dans l’ordre de l'imagination, le goût de la hardiesse et de la grandeur. Je n’ai pas en vue les imitations du Cantique des Cantiques qu'il a pratiquées, avec une complaisance un peu voluptueuse, au début de la Femme adultère ou dans le Chant de Suzanne au bain.Je pense à certains vers, d’une ampleur de sens et d’un raccourci d'expression vraiment dignes de la Genèse ou des Psaumes, qu’on rencontre çà et là dans ses poèmes «judaïques », par exemple dans Moïse :

Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations, Ma main fait et défait les générations...

Je commande à la nuit de déchirer ses voiles, Ma bouche par leur nom a compté les étoiles.

J’engloutis les cités sous les sables mouvants ; Je renverse les monts sous les ailes des vents... L’orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche...

Mais ce qu’il convient de louer ici, est-ce l’invention, ou est-ce l’art ? Si ces métaphores ne copient pas exactement tel ou tel verset de la Bible, elles n’en calquent pas moins la manière biblique. Il y a adaptation intelligente, adroite, heureuse, d’un procédé emprunté, rien qui tienne inséparablement à la personnalité de l’auteur.

Ce n’est pas qu'on ne rencontre, dans l’œuvre de Vigny, des passages qui dénotent une imagination sensible au pittoresque des choses, et capable de traduire avec énergie les impressions qu’elle reçoit directement de la nature : ainsi quand il esquisse, dans la Mort du Loup, la silhouette, au clair de lune, de ces arbres noueux et difformes dont il avait dû voir, dans ses promenades autour du Maine- Giraud, maints spécimens le long des chemins creux :

Et les chênes d’en bas, contre les rocs penchés, Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.

Mais il est rare que l'impression qu’il a éprouvée et l’image qui la rend passent aussi franchement et crûment dans sa poésie. La métaphore, chez lui, quand elle vient bien, se complique volontiers, se développe, s’allonge, s’attarde, tourne insensiblement, selon les cas, au tableau ou à l’allégorie. Le poête personnifie les choses ou les idées, les anime, les met en action. Il s'intéresse aux mouvements plus qu’aux formes et aux couleurs. C’est l'Océan, gonflé par les eaux du déluge, qui se répand sur la terre :

Bouillonnant et superbe, Entraînant les forêts comme le sable et l’herbe, De la plaine inondée envahissant le fond, Il se couche en vainqueur dans le désert profond...

ET SON — le mont Serrat, émergeant d’une mer de Vapeurs : Quand des nuages blancs sur son dos arrondi Roulaient leurs flots chassés par le vent du midi, Les brisant de son front, comme un nageur habile, Le géant semblait fuir sous ce rideau mobile. .

— le Crépuscule qui se diffuse comme une cendre impalpable dans l’atmosphère du soir,

Se balance en fuyant dans les grappes sauvages, |

Jette son manteau gris sur le bord des rivages, Et des fleurs de la nuit entr’ouvre la prison. RUE

C'est le spectre du Malheur, qui, paraissant au milieu d’une fête, : : ; “ | Passe sa tête dégoûtante | = Parmi les fronts ornés de fleurs : pr

ET

— la Rêverie, qui, pareille à une jeune femme languissante | et distraite, = ie

Marche, s’arrête et marche avec le col penché :

— les Destinées, remontant vers le ciel,

D'un vol inaperçu, sans ailes, insensible, Comme apparaît au soir, sur l’horizon lointain, D'un nuage orageux l’ascension paisible.

C’est enfin le « duel romanesque », engagé depuis un siècle entre ces deux Titans, le Peuple russe et le Tzar :

Une nuit on a vu ces deux larges cognées Se heurter, se porter des coups profonds et sourds... :

De telles visions, gracieuses, originales ou puissantes, : sont, il faut bien l’avouer, clairsemées dans une œuvre qui n’est pas des plus étendues, et il ne serait pas difficile de dresser en regard une liste beaucoup plus longue des métaphores gauchement engagées, maladroitement suivies, qui alourdissent et entravent la pensée de Vigny au lieu

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