‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son art 1923Chapitre 8 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE STOICISME x

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. Il n’est pas un lecteur d’Alfred de Vigny qui ne garde

dans sa mémoire le poème de la Mort du Loup, et surtout les beaux vers, chargés de sens et gravés comme par le ciseau d’un lapidaire, qui lui servent de conclusion :

Hélas! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes, Que j'ai honte de nous, débilés que nous sommes! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, C’est vous qui le savez, sublimes animaux !

A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse, Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. — Ah! je t’ai bien compris, sauvage voyageur, Et ton dernier regard m'est allé jusqu’au cœur !

Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,

A force de rester studieuse et pensive,

Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté. Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Un mot, dans cette tirade, a frappé et retenu l’attention.

C'est cette épithète de «stoïque» par laquelle le poète

caractérise l'attitude de la bête mourante, qu'il propose comme un modèle à la conduite humaine. Il a semblé qu’elle résumait admirablement la doctrine morale diffuse dans son œuvre tout entière. On parle couramment, et comme d'un point hors de discussion, du «stoïcisme » d'Alfred de Vigny. Ce n’est pas à dire qu’on ait tort, maïs qu’entendon au juste par là? On sait le danger de ces étiquettes abstraites, qui englobent sous une même rubrique l'infinie variété, pour ne pas dire la diversité, des idées et des hommes. Pour savoir ce qu’est véritablement le stoicisme d'Alfred de Vigny, il faut mettre sous ce mot des faits, des sentiments et des pensées. C’est le moyen, en limitant exactement la portée du terme, d’en Préciser; à la fois et d’en énrichir le sens.

Avant de dire ce qu'est le stoïcisme de Vigny, disons d'abord ce qu’il n’est pas. Le stoïcisme, au sens antique et technique du mot, est un système philosophique complet : et fortement lié. Il comprend tout ensemble une physique et une théodicée, une logique, une morale et une métaphysique. Les idées d'Alfred de Vigny sont loin d’avoir une telle ampleur ét une telle cohésion. Et si l’on entrait dans le détail, on verrait qu’elles sont le plus souvent en désaccord profond avec les principes du stoïcisme. Les Stoiciens croyaient à la Providence : ils n’auraient jamais , songé à l’accuser et à la maudire. Ils étaient convaincus que la divinité nous aime et veut notre bien. Comme ils identifiaient Dieu avec l’univers, ils devaient logiquement admettre et ils admettaient en effet que l’univers était parfait, comme Dieu lui-même. L'existence du mal, qui

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE 65 choquait si fort Alfred de Vigny, ne les troublait point. Ils y voyaient, non pas une discordance, mais un élément de l’universelle harmonie. Ils pensaient que le bonheur ne dépend que de la sagesse, et que la sagesse consiste à suivre la nature, c’est-à-dire à se soumettre aux lois de la conscience, qui sont au fond les lois qui gouvernent le monde. Le sage, quoi qu’il arrive, disaient les paradoxes stoïciens, est heureux : il a. la liberté, il a la fortune, il a la royauté ; il a même la santé, ajoutait ce pincesans-rire d'Horace, sauf quand il souffre d’un rhume de cerveau.

Cette doctrine, dont il est facile de faire sourire, a été une des grandes forces morales du monde antique. Elle a permis, en des temps troublés, à des âmes généreuses de supporter le poids des malheurs privés et des calamités publiques, de vaincre la douleur, de se raidir contre le despotisme. C’est elle qui a soutenu les Brutus et les Caton, les Thraséa et les Helvidius. Vigny avait appris sur les bancs du collège les noms et l’histoire de ces grands hommes. Mais la philosophie dont ils se réclamaient, la connaissait-il ? Le stoïcisme, pour nous, c’est le Manuel d'Epictète, ce sont les Pensées de Marc-Aurèle. Vigny a mis l’un — c’est Marc-Aurèle — au nombre de «ses saints, comme saint Socrate ». Il cite souvent dans sa correspondance la maxime d'Epictète : « Souffre et abstiens-tol. »

Mais il n’est pas bien sûr qu’il ait feuilleté les Pensées.

Si on ne peut pas le nier, on ne peut pas l’aïfirmer non plus. Il a lu le Manuel. Il en a fait quelques extraits dans son Journal intime : il recopie et semble reprendre à son compte la célèbre invocation par laquelle se clôt le livre : « Grand Jupiter, et vous, puissantes Divinités, conduisez-moi partout où vous avez arrêté dans vos décrets que je dois aller. Je suis prêt à vous suivre constamment En effet,

quand je m'obstinerais à vous résister, 1l faudrait our | vous suivre malgré moi. » Mais il semble bien qu'il ait : fait cette lecture assez tard, — vers 1840, sans doute, — et qu'il y ait cherché moins les principes directeurs de sa vie morale que la confirmation de ces principes déjà choisis et arrêtés. Le stoïcisme proprement dit ne l’intéresse que dans la mesure où il coïncide avec ses propres idées sur la réserve silencieuse qui lui paraît devoir être la seule attitude du sage. « L'impassibilité, dit-il, la résignation à la fatalité, c’est tout le stoïcisme antique.»Le réduire à cette formule, c’est lui faire tort, et c’est assez montrer qu'on ne le comprend point, puisqu'on méconnaît ce qui en fait l'essence et la grandeur : la libre, volontaire et joyeuse adhésion aux lois de la nature, aux lois de la vie, jusques et y compris la loi de la mort. « O univers | s’écriait Marc-Aurèle, tout ce qui te convient m'accommode. Tout ce qui est de saison pour toi ne peut être pour moi ni prématuré ni tardif. O Nature! cequetes saisons m apportent est pour moi un Îruit toujours mûr »; et c’est aussi comme un fruit arrivé à son point que l'homme doit se détacher de ce monde, « comme l’olive mûre qui, en tombant, semble bénir la terre qui l’a portée et rendre grâce à à l’arbre qui la produisit ».

Il faut donc bien se garder de confondre le: stoïcisme de Vigny et le stoïcisme antique. Si la doctrine morale professée par l’auteur de Servitude et Grandeur militaires et des Destinées mérite le nom de stoïcisme, c’est seulement en tant qu'on peut appeler stoïcisme toute doctrine qui tend à prémunir l'homme contre les défaillances de sa nature morale ou physique, qui bande fortement les ressorts de sa volonté. Et cette doctrine, ce n est pas des livres qu’elle lui est venue, mais de l’ expérience et de la réflexion Lui-même nous l’a dit dans son Journal (je complète

d'après le manuscrit le texte tronqué dans l'édition de Ratisbonne) :

La sévérité froide et un peu sombre de mon caractère n’était pas native. Elle m'a été donnée par la vie. Ce fut comme une réaction contre la dureté avec laquelle je fus traité. Une sensibilité extrême, refoulée dès l'enfance par les maîtres et à l’armée par les officiers supérieurs, demeura enfermée dans le coin le plus secret de mon cœur. Le monde ne vit plus, pour jamais, que les idées, résultat du travail prompt et exact de l'intelligence.

Ces idées d'Alfred de Vigny — je parle de ses idées morales, — comment se sont-elles formées et quelles sontelles ? Voilà ce qu’il y a lieu maintenant d'examiner.

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Quand on étudie, par quelque côté que ce soit, Alfred de Vigny, il faut toujours en revenir à ce point qu'il était . né gentilhomme. On a vu ce que cette naissance lui avait causé, d’après son propre aveu, de souffrances et d’amertumes. Il convient de montrer aussi ce qu’elle eut pour lui d’excellent. Elle lui valut d'avoir, de très bonne heure et à un très haut degré, le sentiment de l'honneur du nom. Ce sentiment se confond parfois avec une vanité assez étroite et puérile. Heureusement pour lui, Vigny tenait de sa naissance un avantage bien plus précieux encore Il était le fils d’une femme supérieure, d’une mère admirable, Elle ne l'éleva pas seulement en gentilhomme, elle l’éleva en honnête homme et en homme d'honneur. Elle trempa son corps, et elle trempa aussi son âme. Il faut relire encore quelques passages de ces Conseils à mon fils, dont

il a été question au chapitre précédent. Il n’y a pas de document qui fasse mieux comprendre quelle a été la formation morale d'Alfred de Vigny. Toute l'éducation que lui donna:sa mère visait à exalter sa volonté.

On t’a déjà dit : il faut vivre selon la nature, et l’homme n’est heureux qu’en jouissant de ses facultés. Mais cette nature, ou l’être éternel qui l’a créée et qui nous a donné un Corps matériel, y a joint aussi une faculté intellectuelle qu’on appelle l’âme ; l’un et l’autre sont si intimement unis pendant cette vie qu'ils agissent continuellement l’un sur l’autre. La volonté est ou doit être la plus forte ; car nous ne pouvons marcher, toucher, regarder, sans sa permission ; elle nous est visiblement donnée pour gouverner nos sens, elle doit tendre à les fortifier, à les conserver et non à les détruire. Puisque, pour remplir le but de la création, il faut que l’homme produise son semblable, il doit donc arriver à sa perfection auparavant. Si donc, méconnaissant sa puissance, l’Âme est assez faible pour se laisser gouverner par les sens, si l’esclave qui doit obéir veut commander, s’il oublie et méprise sa souveraine, alors tout l’ordre est interverti; c’est une révolte démagogique dont les conséquences ne tendent ni au bien général ni au nôtre, mais plutôt à la destruction de l'espèce. Ne souftre pas cette usurpation, et que, dans toutes tes actions, la raison soit la maîtresse et gouverne.

Mais pour tendre la volonté de l’adolescent qu’elle ne voyait pas sans une secrète anxiété, jeté seul, de si bonne heure, dans la vie et dans la vie militaire, exposé à tous les périls et assailli par toutes les tentations, M? de Vigny ne trouva pas de plus puissant ressort que le sentiment de ce qu'il devait à sa naissance et à son rang, que le sentiment de l’honneur.

Tu entendras dire à des gens bassement envieux que la noblesse n’est rien, que tous les hommes sont égaux ; d’autres, d’un orgueil outré, regretteront le temps où le noble pouvait tuer impunément celui qui avait osé lui parler avec insolence. La vérité est au milieu de ces exagérations. Devant la loi, tous les hommes sont égaux ; tous ont le même droit d’être protégés par elle, et personne n’a le droit de se faire justice à soi-même, hors le cas d’une légitime défense ; nul ne doit non plus mépriser ni humilier celui qui n’est pas noble: mais la noblesse est quelque chose. C’est un titre écrit que le souverain conféra pour des services rendus à l'Etat. Ce titre, en rappelant ces services au souvenir des concitoyens, : est un objet d’émulation pour tous par la considération très légitime qui le suit ; mais son plus beau titre est l’obligation qu'il impose de valoir mieux qu’un autre, d’être plus fidèle à son roi, d'une probité plus délicate, plus lent à donner sa parole, plus fidèle à l’observer. « Si la vérité était bannie de la terre, disait Louis XII, elle devrait se trouver dans la bouche d’un roi. » Il aurait dû ajouter : et dans celle d’un gentilhomme ! Nos pères étaient tellement délicats sur ce point que le seul soupçon de mensonge était puni de mort. On disait : « Un démenti vaut un soufflet, et un soufflet un coup d'épée »; ce qui prouve combien le mensonge était regardé comme un vice bas et odieux.

Pour être un homme d’honneur, il faut être capable, à l’occasion, de sacrifier à son honneur ses plaisirs, ses intérêts ou sa vie.-Dans le train ordinaire des choses, il faut s’interdire toutes les faiblesses, toutes les compromissions, tous les abandons qui peuvent amoindrir l’idée qu'on veut donner de soi aux autres et l’idée qu’on se fait de soi-même. Cela ne va pas sans lutte et sans effort. Mais, de toute son autorité et de tout son pouvoir, M de Vigny s'était appliquée à enfoncer dans la conscience de son fils la conviction de l'utilité, de la nécessité, de la :

bonté de l'effort. Elle avait prévu et refuté d'avance les révoltes de la nature, qui répugne à l'effort parce que l'effort lui semble incompatible avec le bonheur.

A cette objection je réponds qu'aucun bien né s’acquiert sans effort ; que ce n’est pas en un jour qu’on se corrige des défauts graves ; que le plaisir qu’on ressent à triompher de soi-même donne le courage de persister et d'ajouter tous les jours de nouvelles victoires à la première : peu à peu les bonnes habitudes remplacent les mauvaises, le caractère se forme, il ne peut plus Varier; on fait naturellèment et avec grâce ce qu'on faisait d’abord avec contrainte : c’est alors qu’on jouit de la paix intérieure, et alors seulément qu’on peut dire avec fierté : je suis homme.

L'éducation qui s'inspire de pareils princines est en effet une éducation virile et une excellente préparation à la vie. Mais la grande éducatrice de Vigny, celle qui mit sur lui la dernière empreinte, et la plus profonde, ce fut l’armée, à laquelle il appartint nominalement pendant quatorze ans, effectivement pendant onze, de 1814 à 1824, de sa dix-septième à sa vingt-huitième année. Années de jeunesse, années décisives, pendant lesquelles le caractère se façonne et prend son pli définitif.

L'armée que Vigny a connue est l’armée de la Reéstauration. C’est une armée qui n’a pas inscrit sur ses drapeaux de victoires éclatantes. Son unique campagne, ce fut la guerre d'Espagne ; son plus glorieux fait d'armes, la prise du Trocadéro. Elle ne rendit pas au pays de plus utile service que de conserver l'esprit militaire hérité des armées de la Révolution et de l'Empire, cet esprit de discipline, d’endurance et de désintéressement qui faisait, selon le mot de Vigny, des régiments autant de couvents nomades et des soldats des espèces de moines, ayant fait vœu, eux aussi,

d'obéissance et de pauvreté, Elle était commandée par de jeunés officiers sortis des rangs de la noblesse, remarquables en général, « par leur fatuité confiante, désœuvrée et ignorante, fumeurs et joueurs, attentifs seulement à la rigueur de leur tenue, savants sur la coupe de leur habit, orateurs de cafés et de billard, dont la conversation ne se distinguait de la conversation ordinaire dés jeunes gens du grand monde que parce que les banalités y étaient un peu plus grossières » ; et aussi par les survivants de l’épopée impériale, de vieux officiers sortis du rang, « dont le dos voûté avait encore l'attitude d’un dos de soldat, chargé d’un sac plein d’habits et d’une giberne pleine de cartouches. » Vigny n’aima point l'espèce des jeunes officiers, encore qu’il en fit partie. Il s’écartait d'eux volontiers pour se rejeter dans le recueillement solitaire et dans l'étude. En revanche, il s’attacha aux soldats, en qui il trouvait dans sa pureté le caractère militaire, « simple, bon et patient.» Surtout, il se prit d’affection pour ces vieux Capitaines à cheveux gris ou à moustache blanche, pleins de souvenirs d'Egypte, d'Italie et de Russie, qu’il n’était pas difficile de leur faire conter.

Pour tirer parti de ce qui m'’entourait, je ne perdais nulle occasion d'écouter; et le plus habituellement j'attendais les heures de promenade régulière, où les anciens officiers aiment à se communiquer leurs souvenirs. Ils n’étaient pas fâchés, de leur côté, d'écrire dans ma mémoire les histoires particulières de leur vie, et trouvant en moi une patience égale à la leur et un silence aussi sérieux, ils se montrèrent toujours prêts à s’ouvrir à moi. Nous marchions souvent le soir dans les champs, ou dans les bois qui environnaient la garnison, ou sur le bord de la mer, et la vue générale de la nature, ou le moindre accident de terrain, leur donnait des souvenirs inépuisablés : c'était une bataille navale, une

retraite célèbre, une embuscade fatale, un combat d’infanterie, un siège, et partout des regrets d’un temps de dangers, du respect pour la mémoire de tel grand général, une reconnaissance naïve pour tel nom obscur qu’ils croyaient illustre, et, au milieu de tout cela, une touchante simplicité de cœur qui remplissait le mien d’une sorte de vénération pour ce mâle caractère, forgé dans de continuelles adversités et dans les doutes d’une position fausse et mauvaise.

Ce n’est pas naturellement, dans les compagnies rouges, où d’ailleurs il ne fit que passer, c’est dans la garde et aussi, quand il eut été affecté au 55e de ligne, dans les rangs : dédaignés et pauvres de l'infanterie, que Vigny connut ces hommes de caractère antique, comme il les appelle encore ; et au-dessous de ces vieux lieutenants et de ces vieux capitaines, il trouva des sous-officiers également blanchis sous le harnais, dont il a crayonné le type dans l’adjudant de la Veillée de Vincennes, vieux braves, esclaves de la consigne, scrupuleux dans le métier, capables de se brûler la cervelle pour avoir été mis à la salle de police, vrais puritains de l'honneur, ayant servi vingt ans, trente ans, fait maintes campagnes et accompli maintes actions d'éclat sans être allés plus haut que le grade de sergent, dénués d’ambition, en de vanité, n ‘ayant jamais rêvé plus belle récompense qu’un fusil à capucines d'argent ou la croix. Si l’on entend par stoïcisme la fidélité au devoir, sans aucune espérance de gloire ni de fortune, la résignation à son sort, l’habitude de souffrir en silence, ces hommes étaient des stoïciens sans le savoir. Tel était assurément le cas du bon adjudant. Maïs, tout au moins parmi les officiers subalternes, plus d’un, sous un uniforme obscur, sous une apparence réservée et froide, cachait non seulement la sensibilité profonde que Vigny

attribue aux hommes de guerre, mais une âme de penseur et de philosophe. Ceux-là, c’étaient des stoïciens conscients, Ainsi ce capitaine Renaud que, le soir du 27 juillet 1830, l'auteur de Servitude et Grandeur militaires retrouva, après l'avoir longtemps perdu de vue, sur un banc de pierre du boulevard qu'il occupait avec sa compagnie, traçant des lignes et des ronds sur le sable avec une canne

de jonc.

Le capitaine Renaud était un homme droit et sévère et d’un esprit très cultivé, comme la Garde en renfermait beaucoup à cette époque. Sans ambition, et ne voulant être que ce qu’il était, capitaine de grenadiers, il lisait toujours, ne parlait que le moins possible et par monosyllabes. Très grand, très pâle et de visage mélancolique, il avait sur le front, entre les sourcils, une petite cicatrice assez profonde qui souvent, de bleuâtre qu'elle était, devenait : noire, et quelquefois donnait un air farouche à son visage habituellement froid et paisible... Ce n’était pas seulement un homme expérimenté dans la guerre ; il avait encore une connaissance si vraie des plus grandes affaires politiques de l'Europe sous l’Empire, que l’on ne savait comment se

l'expliquer.

Ce n’est pas ici le lieu de raconter l'histoire de sa vie, ni par quelle série de déceptions et de renoncements il arriva à l’austère sagesse dont il faisait profession. Il suffira de rappeler sa mort. « Pour tuer cet homme qui avait tant vu et tant souffert, dont la poitrine était bronzée par vingt campagnes et dix blessures, éprouvée à la glace et au feu, passée à la baïonnette et à la lance, il ne fallut que le soubresaut d’une de ces grenouilles des ruisseaux dé Paris qu'on nomme gamins...» Du coup d’un pistolet d’arcon chargé d’une bille d’agate, et tiré à deux mains,

‘un insurgé en herbe lui cassa la cuisse. Il languit quinze jours et mourut. Mais dès la première heure il aVait pardonné à son meurtrier, et par son testament il prit soin d'assurer son avenir. Son dernier mot fut pour. demander qu'on lui fermât la bouche. Il craignait qu'à là fin la soufirance, la faiblessé et le délire ñé lui 4rrachasent quelque plaiñte. Il voulait mourir stoïquement, comme il avait vécu.

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On pourrait facilement, s’il était nécessaire, montrer que ce caractère stoïque — .consciemment stoïque ou inconsciemment, peu importe, que Vigny attribue au vieil adjudant et au capitaine Renaud, est celui qu'il a donné à tous les soldats qu’il a mis en scène, qu’il s'agisse du Trappiste des Poèmes, du capitaine au long cours du Cacket rouge, ou de l'amiral Collingwood, C'était là, pour lui, le trait essentiel et distinctif d’une physionomie militaire. Et son stoïcisme, — s’il a son origine profonde et lointaine dans le sentiment inné de l’hotineur et de la dignité personnelle, sentiment cultivé et renforcé par l'éducation qu'il a reçue de sa mère, n’est devenu une conception morale positivement arrêtée qu'après qu'il eut traversé l’armée ét marché sur les routes de France, côte à Côte avec les humbles héros dont il a imité les vertus. La résignation silencieuse concordait chez lui avec les habitudes de vie recueillie, méditative et relativement solitaire qu’il avait prises dès sa jeunesse. Il se trouva de plus en plus porté à la solitude par l'instinct d’üne sensibilité délicate, et même un peu ombrageuse, par l'activité de sa pensée, qui trouvait assez d’aliment en elle-même, Sans avoir besoin d’en aller chercher au dehors,

par l'élévation de son esprit, qui répugnait aux divertissements frivoles et aux conversations banalés. IL y fut contraint par les circonstances, par la médiocrité de sa fortune, par la mauvaise santé de sa lemme, par la nécessité dé prolonger les séjours au Maine-Giraud, favorables à l’état de M€ de Vigny, moins dispendieux aussi que les séjours à Paris. Il en souflrait à certains égards, car ü n’aimait pas la campagne. Elle lui causait une impression de tristesse ; elle lui mettait réellement la mort dans l'âme. Le silence des champs lui faisait mal. Les arbres noirs iui semblaient des cyprès plantés sur des tombes. Il suivait le mouvement de son siècle ; il était pour les grandes villes, [I aurait voulu y habiter toujours, parce que, disait-il, c’est là seulement qu’on vit. Il pensait sans douté que c’est là seulement qu’on trouve ce qui alimente la vie de l'esprit, les livres, les journaux, les bibliothèques, les entretiens où les intelligences s’aiguisent les unés sur les autres. Al n’ignorait pas, au surplus, ce qu'avant lui Descartes et Chateaubriand avaient éprouvé, l’un avec allégresse, l’autre avec douleur, qu’on peut rester solitaire au milieu du tumuilte des hommes, et contempler leurs agitations sans y prendre part. Il ne s’y sentait nullement disposé. Il avait intellectuellement horreur de la multitude ; il la jugeait hostile à toute espèce de supériorité. « O multitude, multitude sans nom! vous êtes ennemie des noms! A peine avez-vous fait une gloire, vous la trouvez trop haute et vous la minez sourdement, vous la rongez par le pied et par la tête jusqu’à ce qu’elle retombe à votre niveau. Votre unique passion, c’est l'égalité, Ô multitude ! » Et il. avait horreur aussi de la multitude en chair et en 6$, de la foule qui marche avec tristesse, sur les places publiques et lé long des rues, qui s’en va, «l'œil vague et la bouche béante »,

incapable de s’arrêter sur sa route perpétuelle qui ne mène nulle part. Il la regardait par moments avec «une sympathique pitié »:

Ne vous semble-t-il pas voir la funèbre marche des CGTps qui seront éveillés à Josaphat et, à demi animés, iront devant eux, sans savoir où, les yeux entr’ouverts et aveugies ? Oh ! quelles fêtes sans joie ! quels regards sans espérance !

Quels mouvements sans but! combien tout cela est digne

de commisération !

Mais il se reprenaït vite, et contre la médiocrité du temps et des hommes, il cherchait un refuge dans l’isolement. «Oh ! fuir ! fuir les hommes ! et se retirer parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille!» Il trouvait dans la solitude non seulement une secrète satisfaction de son orgueil, mais encore, mais surtout, le calme de l’âme et une véritable volupté. Personne n’a dit plus poétiquement que lui le charme que l’on éprouve à se sentir seul éveillé et attentif dans une maison ROGERS,

Les heures de la nuit, quand elles sonnent, sont pour moi comme les voix douces de quelques tendres amies qui

n’appellent et me disent l’une après l’autre : Qu’as-tu ?

Jamais je ne les entends avec indifférence... Ce sont les heures des Esprits, des Esprits légers qui soutiennent nos idées sur leurs ailes transparentes et les font étinceler de clartés plus vives.

Je sens que je porte la vie librement durant l’espace du temps qu’elles mesurent ; elles me disent que tout ce que j'aime est endormi, qu’à présent il ne peut arriver malheur à qui m'inquiète. Il me semble alors que je suis seul chargé de veiller et qu’il m'est permis de prendre sur ma vie ce que je voudrai du sommeil. Certes, cette part m’appartient, je la dévore avec joie, et je n’en dois pas compte à des yeux

fermés. Ces heures m'ont fait du bien. Il est rare que ces chères compagnes ne m’apportent pas, comme un bienfait, quelque sentiment ou quelque pensée du Ciel.

Il comptait parmi les « heures néfastes » celle de l’aube, qui ne ramenait pour lui que l’affliction et l’ennui, « parce qu’elle éveille tous les cris de la foule, pour toute la démesurée longueur du jour ». Il ne retrouvait la vie qu'avec la nuit. Cette vie que lui rendait «le calme adoré des heures noires », c’est la vie intérieure, la vie dekl’âme. Vigny est de nos grands poëtes le plus méditatif et le plus réfléchi. Le travail incessant de sa pensée sur ellemême a eu en grande partie pour effet d'approfondir et d'élargir ce stoïcisme dont les premiers linéaments avaient été déposés en lui par l'éducation et par la vie. Il se convainquit de plus en plus que le monde est mal fait, que la création est une œuvre manquée, «un monde avorté »; mais de plus en plus aussi il se convainquit de l'inutilité des récriminations et des plaintes. Il est inutile de se plaindre à Dieu, qui ne veut pas nous entendre, ou, s’il nous entend, ne daigne pas nous répondre. Il est inutile de demander des consolations à cette puissance mystérieuse que les poètes aiment à prendre pour la confidente de leurs douleurs et de leurs joies, dont ils attendent le baume qui guérira leurs peines, en qui ils saluent une mère. La Nature, celle du: moins que Vigny fait parler, n’est pas une mère, pas même une marâtre :

On me dit une mère, et je suis une tombe ; Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe, Mon printemps ne sent pas vos adorations.…

La Nature, — et la pensée de Vigny se rapproche ici singulièrement de la pensée de Pascal, avec qui elle, a

une affinité qui n’est pas seulement le fait du hasard, — la Nature n’est qu’un système de forces brutes et aveugles qui nous écrasent sans même savoir ce qu’ 'elles font. Elle est belle, sans doute, et le poète avoue que ses yeux lui «trouvaient des charmes » Mais sa beauté même, cette beauté triomphante et imperturbable, cette beauté toujours renouvelée et toujours jeune, est une dérision de notre brièveté et de notre fragilité. Comme il s’est détourné du Dieu qui ne parle pas, Vigny se détourne aussi de la nature sans âme, de la nature «stupide », de cette « décoration » dont la durée insolente est une perpétuelle insulte à notre caducité. Il est, bon gré, mal gré, toujours ramené et réduit à lui-même: il comprend que l’homme, en ce monde et au delà, ne peut et ne doit compter que sur lui. Le seul refuge après l'abandon de Dieu, la seule défense contre l'importunité et la vulgarité des hommes, c’est la solitude, la «sainte solitude », acceptée, aimée, voulue. C’est ce qu'exprime d’un mot une belle image dont il avait songé à faire un poème.

L'homme voit l’inertie de Dieu refuser de lui faire connaître le mot de l’énigme de la création et de le défendre de la colère inconnue d’en haut qu’il sent planer sur sa tête. À côté de lui, une multitude méchante et aveugle le presse, e heurte, le blesse sans cesse, a

Qui soutiendra ce roc contre les coups qui assiègent son pied et son front ?

Sa force même, son poids, son immobilité. Qu'il ne donne que peu de prise au vulgaire sur lui, qu’il aime la solitude, le silence, la fortune modérée, la bienfaisance cachée, l'intimité aflectueuse. Qu'il sache fermer les routes insensées à son imagination, et que, devant les pas de cette foule, sa forte volonté fasse tomber une herse.

- On retrouve dans ce passage, — est-ce un souvenir ? est-ce une rencontre? — à peine effleurée ou indiquée, la comparaison, courante dans l’école stoïcienne, du sage au cap ou au roc inébranlable sous l'assaut des vagues furieuses. La métaphore que Vigny ajoute ou substitue à la métaphore chère à Senèque et à Marc-Aurèle n’a pas seulement le mérite d’habiller de neuf une antique maxime. Elle a quelque chose de militaire et de féodal qui convient

à la nuance particulière de son stoïcisme. Elle en est le sym-

bole le plus original et le plus exact.

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