‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 10 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

y garde en paix notre trésor. Sur ce cristal énorme sont gravés et peints des caractères sacrés qui, faisant adorer l'enveloppe, ont conservé le trésor des âges anciens. Les dogmes religieux, avec leurs célestes illusions, sont pareils à ce cristal. Ils conservent le peu de sages préceptes que les races se sont formés et se passent l'une à l'autre. Lorsque l'un de ces cristaux sacrés s'est brisé sous l'effort des siècles et les coups des révolutions des hommes, ou lorsque les caractères qu'il porte sont effacés et n'impriment plus de crainte, alors le trésor public est en danger, et il faut qu'un nouveau cristal serve à le voiler de ses emblèmes, et à éloigner les profanes par ses lueurs toutes nouvelles, plus sincèrement et chaudement révérées.

Or les Barbares dont nous parlons ont une crainte toute vraie, toute jeune et sans examen du nouveau dogme des chrétiens ; s'ils la conservent pure, ce dogme sera le seul, en vérité, qui puisse sauver le trésor du monde, et ce sera là le cristal neuf orné de symboles nouveaux et préservateurs.

Ce Libanius, rationaliste inconséquent, également incapable d'ajouter foi aux dogmes, et de concevoir la morale sans le support du dogme, il ressemble extraordinairement à Alfred de Vigny. On retrouve ici une de ces complications d'âme ou de pensée, de ces contrariétés ou de ces contradictions comme il y en a plus d'une dans ses idées et dans son caractère. A cette difficulté d'ordre logique vient s'en ajouter une autre, qui est d'ordre intime et sentimental. Vigny est gentilhomme. On sait quelle haute idée il se fait de la noblesse, — de sa noblesse. Il est le continuateur d'une race ; il est l'héritier d'une tradition, d'une tradition politique et d'une tradition religieuse. Ses aïeux ont tous été, de père en fils, dévoués au roi légitime. Tous, de père en fils, ils ont vécu, ou, s'ils n'ont pas vécu, ils sont morts en chrétiens. La tradition politique est

rompue. Elle l'a été dans ces trois journées de juillet où les princes — le vieux Charles X et, à son défaut, le duc d'Angoulême — ont laissé massacrer leur garde dans les rues de Paris, au lieu de se mettre à sa tête et de défendre leur couronne. « Race de Stuarts », a écrit dédaigneusement Vigny dans son Journal, le 29 juillet 1830. Dès lors, en politique, il n'a plus eu aucune attache de sentiment. Comme il dit, il n'a plus eu de cœur. Et il ajoutait : « Je ne suis pas fâché qu'on me l'ait ôté, il gênait ma tête. » Mais la tradition religieuse, elle, n'est pas interrompue. Elle a toujours un culte et des églises, et des rites auxquels, quand on est du monde de M. de Vigny, quand on est de la race de M. de Vigny, quand on s'appelle M. de Vigny, on ne peut pas se soustraire. Si l'on est croyant, même un croyant distrait ou un demi-croyant, cela va tout seul. Mais si par malheur il n'a pas la foi, si « le christianisme est mort dans son cœur », que f era-t-il, ce gentilhomme ? Va-t-il faillir à son nom, démentir ses ancêtres, renier sa race, gauchir, forligner ? Non. Il a réfléchi, longtemps à l'avance, sur l'attitude qu'il sied à un homme comme lui de prendre au moment suprême. Il sait comment il lui faut se comporter pour rendre à la fois ce qu'il doit à sa conscience et ce qu'il doit à ceux dont il est descendu. Ici le cas est trop grave pour que je ne laisse pas la parole à Alfred de Vigny lui-même : « A sa mort, il regarde la croix avec respect, accomplit tous ses devoirs de chrétien comme une formule, et meurt en silence. »

Quand on a fini d'exposer les idées d'Alfred de Vigny en matière de religion, il reste encore un point délicat à

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