LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
traiter. On sait dans quels sentiments il a vécu. On sait dans quels sentiments il se préparait à mourir. Mais dans quels sentiments est-il mort? Car il peut arriver, et il arrive souvent, que les opinions du lit de mort ne soient pas identiques aux opinions de la vie. L'homme qui se sent déjà presque retranché du monde l'envisage avec d'autres yeux et sous un autre jour. Il convient ici de laisser parler d'abord les documents et les faits.
Vigny, dans les dernières années de sa vie, avait été l'objet d'un certain nombre de tentatives en vue d'obtenir son retour aux pratiques de la religion. Il en parle à plusieurs reprises dans sa correspondance de cette époque. A sa filleule. M™® Lachaud, qui lui avait exprimé entre autres souhaits, semble-t-il, celui de pouvoir bientôt saluer ce retour, il répondait en 1862: «Tous vos vœux me sont doux à entendre de votre bouche, parce qu'ils ressemblent à cette affection de votre enfance pour moi, que je crois très véritable... Mais, je vous en avertis, prenez garde de me forcer à laisser tomber sur vos litanies quelque grand coup de raison pareil aux coups d'épée de Roland, qui fendaient un homme et son cheval de la tête aux pieds... J'ai aussi fait voir du pays à bien des abbés, et même à des abbesses. » Les ecclésiastiques auxquels il faisait ainsi allusion, ce n'était pas moins, — nous le savons par une autre lettre, — que l'archevêque de Paris, le Cardinal Morlot, l'évêque d'Orléans, M»"" Dupanloup, et « un certain nombre d'abbés que je vous décrirai plus tard, — disait-il à sa cousine la vicomtesse du Plessis, — ainsi que leurs rapports avec moi, en grand détail et vérité historique. » Pour une de ces rencontres, ou, comme il disait, pour un de ces «duels de controverse », nous avons mieux que le récit le plus détaillé et le plus véridique, nous avons les textes eux-mêmes sous la forme d'une corres-
pondance échangée d'octobre 1861 à juillet 1862, entre le poète et le P. Gratry.
Ce n'est pas comme théologien ou comme confesseur, c'est comme candidat à l'Académie française, où il fut élu en 1867, que le P. Gratry était entré en relations avec Alfred de Vigny. Entre deux interlocuteurs d'un esprit aussi élevé, tous deux également occupés des choses de l'âme, la conversation ne pouvait manquer de prendre assez vite un tour philosophique et religieux. Le Père fut surpris et affligé de ce qu'il veut bien appeler courtoisement « les incertitudes » de Vigny « sur la foi chrétienne et catholique ». Il essaya de les dissiper. Vigny, non moins courtoisement, se dérobait. Le Père insista, et en termes assez nets pour que cette fois le poète, mis au pied du mur, se vît obligé de lui faire la réponse suivante en date du 18 janvier 1862:
Nous ne nous connaissons pas. Monsieur l'abbé, et vous vous tromperiez chaque jour sur moi, si vous me supposiez ou fâché ou content d'une conversation sur les choses surnaturelles et mystiques. Nous n'avons fait encore que les effleurer en plaisantant. Un jour je vous en parlerai avec plus de suite et de gravité, mais ce ne sera pas à présent. La controverse est une escrime assez fatigante, et il faut disposer de toutes ses forces pour que les armes soient égales. Il ne convient pas d'ailleurs que nous confondions les deux questions de la destinée des élus du ciel et des élus de l'Académie française.
Le P. Gratry ne se découragea pas. Il revint à la charge, assez souvent et avec assez de zèle pour que Vigny se décidât à lui ouvrir sa porte. La controverse devant laquelle il reculait s'engagea, et le résultat nous en est donné par une lettre du Père, du 18 juillet 1862. « Je suis enfin fore