LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
le naufrage des croyances, il voit le naufrage de la morale. Il conçoit bien pour son usage personnel et pour l'usage des gens de son espèce, une morale laïque, indépendante, une morale sans obligation ni sanction, une morale qui enseignerait à « faire le bien sans rien espérer ni craindre ». Mais ce qui convient au philosophe et au sage ne convient pas à la foule. C'est ce qu'il explique tout au long dans ce roman de Daphné qui n'a été connu longtemps que par quelques allusions ambiguës du Journal d'un Poète, et qui a été mis au jour, n y a seulement quelques années, comme un rare trésor dont la valeur dépasse encore ce que les admirateurs du poète en avaient soupçonné.
Daphné, comme on sait, n'est pas ici le nom d'une héroïne mythologique; c'est celui d'un faubourg d'Antioche d'où le rhéteur Libanius, un des derniers dépositaires de la sagesse antique, et ses disciples Jean Chrysostome et Basile de Césarée, bien éloignés encore de se faire chrétiens, suivent avec intérêt les efforts persévérants de l'empereur Julien — Julien l'Apostat — pour rendre quelque vie au paganisme expirant. En deux années il a « remis en honneur les anciennes mœurs de la République sévère, le culte de Dieu et l'autorité suprême de la philosophie exercée par des âmes choisies et appelées autour du trône du monde » ; en deux années, il a presque anéanti le culte chrétien : il s'en vante, et les disciples de Libanius l'en admirent. Mais à leur grande stupeur, leur maître leur déclare qu'U a « mal fait ». Contre cette condamnation, Julien proteste : il n'y a pas d'intentions plus nobles que les siennes ; il veut sauver les hommes, préserver le monde de l'ignorance qui détruit, en perpétuant la science qui conserve. La morale qu'il fait enseigner dans ses écoles est une morale aussi pure que celle des chrétiens. — Sans doute, lui répond Libanius; mais « les pures maximes, les institutions ver-
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tueuses, les lois prudentes ne se conservent pas si elles ne sont à l'abri d'un dogme religieux.» Les hommes ne peuvent comprendre les grandes vérités spirituelles sans le secours des symboles. Or les symboles du polythéisme sont usés : on ne les prend plus au sérieux, on n'y croit plus. Mais, avec eux, ce qui va disparaître, c'est le trésor de la sagesse, la sève de la terre, l'élixir de vie des hommes distillé lentement pour tous les peuples à venir ; en un mot, c'est ia morale. Il n'y a qu'un moyen de sauver ce trésor de la morale, c'est de la confier à la garde d'une religion nouvelle ; et puisque les peuples civilisés ne sont plus capables de croire, il faut faire appel aux barbares, qui sont, eux, grossiers et ignorants, mais qui ont la simplicité du cœur Et comme Julien résiste et discute, Libanius, pour lui faire comprendre sa pensée, se sert d'une comparaison. Il montre à ses interlocuteurs une momie égyptienne enfermée dans une châsse de cristal.
Regardez attentivement, dit-il, cette momie embaumée. Elle porte dans sa tête des trésors, et, dans sa poitrine, un rouleau depapyrus sur lequel tiendraient aisément, rassemblées et écrites en caractères grecs, quelques brèves maximes qui peuvent exprimer tout ce qu'ont imaginé les hommes jusqu'à ce jour pour tâcher de se rendre meilleurs. Les couleurs vertes, rouges, dorées de la momie n'ont point pâli. Ses cheveux se sont conservés aussi blonds, aussi soyeux que durant la vie ; aucun des trésors d'Isis et d'Osiris, aucun sphinx azuré ne s'est perdu, pas une lettre du papyrus ne s'est effacée, grâce à ce cristal énorme qui couvre la momie dans toute son étendue. Ce cristal est transparent, et, à travers les lueurs rougeâtres, argentées, violettes, que lui apportent les flambeaux et les astres, et qui lui donnent l'aspect d'un lac merveilleux ou d'un ciel inconnu découvert dans l'ombre, on ne cesse d'apercevoir le visage immobile de la momie. Elle croise ses bras sur sa poitrine et