LIVRE SECOND — l'aRT
de gracieuses visions où la tendresse n'est janiais séparée du plaisir. Encore, quelque impression que ces images fassent sur elle, n'est-ce pas par ces merveilleux prestiges qu'il triomphe de la « sœur des anges ». Il n'y réussirait pas, s'il n'offrait à sa compassion l'appât d'une souffrance à soulager, d'une misère à guérir, si, — suprême argument, — il ne versait des pleurs, « fallacieux » sans doute, mais combien puissants sur une âme ingénue ! Ce satanisme sentimental n'agit que par des moyens purement naturels. Ainsi, tandis que Vigny, en idéalisant le caractère d'Eloa, élevait jusqu'au sublime la vertu défaillante, il rabaissait au niveau de la nature mortelle le diabolique séducteur. C'est son originalité, — qu'on goûtera ou non, mais qui est certaine, — d'avoir réduit aux proportions de l'homme et engagé dans une aventure de cœur le Prince du Mal, le grand révolté qui refusa de courber le front devant Dieu mênie, et qui, après sa chute, prétend encore partager avec lui l'empire de l'univers.
Il senible que la fantaisie du poète dût en user moins librement avec un personnage comme Moïse, dont les traits sont fixés par la Bible avec une précision qui ne laisse rien à inventer. De fait, il n'y a pas, dans le cadre historique et pittoresque où Vigny place cette grande figure, un seul détail qui ne soit puisé à la source et pour lequel on ne puisse mettre en regard de chaque vers du poème le verset du livre saint dont il est inspiré. Son Moïse, comme celui du Deuiéronome, gravit le sommet du Nébo et contemple de loin la Terre Proniise au bord de laquelle il a conduit son peuple, mais où il ne doit pas entrer. «L'immense horizon » sur lequel il « promène un long coup d'œil », c'est bien celui que décrit l'Ancien Testament : « tout le pays de Galaad jusqu'à Dan, tout Nephtali, toute la terre d'Ephraïm et de Manassé, et tout le pays de Juda jusqu'à
la mer occidentale, tout le côté du midi, toute l'étendue de Jéricho, qui est la ville des palmes, jusqu'à Segor ». Les actions qu'il rappelle sont bien celles de sa vie publique ; les miracles qu'il s'attribue sont bien ceux qu'il a accomplis. Et même cette longue plainte qu'il exhale, elle s'amorce tout naturellement à un passage des Nombres qui paraît avoir été le noyau du poème : « Pourquoi avez-vous affligé votre serviteur? Pourquoi est-ce que je ne trouve point grâce devant vous ? Et pourquoi m'avez-vous chargé du poids de tout ce peuple ? Est-ce moi qui ai conçu toute cette grande multitude et qui l'ai engendrée, pour que vous me disiez : Portez-les dans votre sein, comme une nourrice a accoutumé de porter son petit enfant, et mettezles sur la terre que j'ai promise à leurs pères avec serment ?.,. Je ne puis porter seul tout ce peuple, parce que c'est une charge trop pesante pour moi. Que si votre volonté s'oppose en cela à mon désir, je vous conjure de me faire mourir... » Mais dans les paroles de ce vieillard qui demande humblement à l'Eternel de décharger d'un fardeau trop lourd ses épaules affaiblies par l'âge, on cherche vainement le désenchantement et l'amertume que Vigny prête à l'homme qui n'a trouvé le bonheur ni dans la puissance, ni dans la sagesse, et à qui ces dons mêmes ont enlevé tout espoir de le rencontrer dans les affections communes :
Hélas 1 vous m'avez fait .sage parmi les sages 1 Mon doigt du peuple errant a guidé les passages. J'ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ; L'avenir à genoux adorera mes lois ; Des tombes des humains j'ouvre la plus antique, La mort trouve à ma voix une voix prophétique...
Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux I...
J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir...