‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 101 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

C'est que, dans la pensée du poète, à la figure de Moïse, s est comme superposée et confondue celle de Manfred, versé lui aussi dans des sciences merveilleuses, thaumaturge à sa manière, capable d'évoquer les puissances mystérieuses de la nature, mais qui ne sent battre en son cœur ni désir, ni espoir, ni un reste d'amour pour qui que ce soit sur la terre, et que tout, ses joies, ses chagrins, ses passions, son génie, ont fait parmi les hommes un étranger. Mais ce que le Moïse de Vigny n'a emprunté ni au vieux conducteur d'hommes trahi par ses forces avant d'arriver au bout de sa tâche, ni à l'opiniâtre, violent et criminel Seigneur, c'est cette soif de tendresse et cette profondeur de mélancolie, cette résignation douloureuse et ce détachement de toutes choses, et non pas la lassitude ou l'horreur de vivre, mais le sentiment que l'on n'a pas trouvé ou que l'on a perdu les raisons de vivre, et l'aspiration à la mort comme au terme logique d'une existence désormais sans but:

Et j'ai dit dans mon cœur : Que vouloir à présent ? Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant... O Seigneur, j'ai vécu puissant et solitaire : Laissez-moi m' endormir du sommeil de la terre 1...

Dans la constatation de cette vérité trop certaine, qu'à des facultés supérieures du cœur et de l'intelligence répond surtout une capacité supérieure de souffrir, il y a une dignité, il y a une noblesse, il y a en même temps un frémissement de douleur contenue qui font de cette lamentation mise par Vigny dans la bouche du prophète une des plaintes les plus touchantes et les plus belles qu'ait entendues l'humanité.

La distance est plus grande encore du Samson de l'Ecriture au Samson des Destinées, Il n'y a guère de commun

entre eux que le fond de l'aventure, la trahison de Dalila et la terrible vengeance qu'en tire le captif. Il ne saurait même être question de chercher dans la Bible l'amorce de la longue méditation qui est pour nous tout le poème. En elîet, si le livre saint s'étend longuement sur les circonstances merveilleuses qui précédèrent la naissance du Danite, sur le caractère sacré dont, dès le sein de sa mère, 0 fut revêtu, sur sa prodigieuse vigueur et sur ses brillants exploits, s'il narre en détail ses équipées amoureuses et les fâcheuses complaisances auxquelles il s'abandonne à l'égard, non seulement de Dalila, mais de toute femme vers qui le pousse son désir, en revanche il ne s'occupe nullement de nous expliquer par quel mystère du cœur le redoutable ennemi des Philistins devient le jouet de la première venue ; il nous laisse le soin de résoudre psychologiquement la contradiction de cette force et de cette faiblesse, et il ne semble pas qu'il nous invite à voir en ce guerrier qui ne sait pas résister aux importunités et aux larmes d'une maîtresse autre chose qu'un éclatant exemple du divorce, qui n'est pas rare, entre la robustesse du corps et la finesse de l'intelligence. De cette image primitive et fruste, bloc massif dégrossi en trois ou quatre puissants coups de ciseaux, Vigny a fait le Penseroso, le géant magnanime et songeur, le subtil et profond analyste qui démêle sous la brusquerie de l'homme le besoin insatiable de tendresse, comme sous la douceur et la câlinerie féminines le fond de perfidie et d'orgueil ; le philosophe amer qui pose ainsi qu'une loi de la nature le malentendu éternel entre les deux sexes ; le grand désabusé pour qui la vie ne vaut pas la peine d'être vécue, du moment qu'il a cessé de croire à ce qui était pour lui le motif de vivre. Cette histoire, qu'il était facile de tourner en une âpre dérision de la lourde naïveté masculine et une sorte de

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