‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 99 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

victime ». Mais, pour avoir été retardée, la chute n'en est pas moins fatale. Toutefois Clarisse succombe sans le vouloir et sans le savoir, par l'effet de ce que non seulement la morale mais le Code qualifierait de « crime ». Rien de plus lamentable que ce brutal et vulgaire naufrage de sa vertu. Eloa, elle, n'est pas surprise ; elle agit, sinon en toute liberté de cœur et d'esprit, du moins en pleine connaissance de cause ; elle accepte, elle consent, elle se donne. La différence est là, et elle est essentielle. Jointe aux autres circonstances de temps, de lieu et de personnes qui élargissent et agrandissent l'action, cette détermination volontaire élève le sacrifice consommé par la fille du Christ à la hauteur d'une rédemption. D'une commune aventure d'amour elle fait un drame de la conscience universelle ; elle lui confère un sens profond que le roman de Richardson, quelles qu'en soient d'ailleurs la finesse psychologique et l'intention vertueuse, ne saurait avoir. Si Eloa retient quelque chose de Clarisse Harlowe, le Satan de Vigny n'est pas non plus sans avoir, par un mélange de feinte douceur, de rouerie et d'audacieuse violence, quelques rapports avec Lovelace. Il en a de plus marqués encore avec trois ou quatre personnages infernaux que le poète connaissait certainement. On ne saurait s'en étonner. Les traits essentiels du démon sont fixés depuis la Genèse : c'est l'orgueil et la ruse, l'orgueil qui fait le révolté, la ruse dont s'arme le tentateur. Il n'est pas possible de le concevoir sans l'un et sans l'autre. De là cette ressemblance plus ou moins marquée qui existe entre toutes ses incarnations poétiques. Entre le héros de Vigny et quelques-uns de ses prédécesseurs immédiats ou lointains, il y a même mieux qu'un air de famille. Toutefois, au milieu de ces physionomies parentes, se détache sa physionomie propre, qui ne se confond avec aucune autre. Comme le

Satan de Milton, il traîne avec lui le regret nostalgique du Ciel dont U fut exclu par sa faute ; comme lui, il conserve encore je iie sais quel respect de la vertu qui le fait, en face de l'innocence, se troubler, hésiter et presque abjurer ses mauvais desseins. Mais il n'a pas ces proportions surhumaines, ce corps allongé sur plusieurs arpents, ce bouclier énorme et cette lance haute comme un pin qui le font comparer aux Titans de la fable. Il n'a ni le tempérament fougueux et brutal qui s'allie naturellement à ces formes gigantesques, ni dans l'esprit cette abondance de pesantes arguties et de subtilités captieuses qui sentent encore la scolastique. Il est beau comme le Lucifer de Byron, d'une beauté triste, et comme lui il possède ce pouvoir fascinateur qui est d'ailleurs commun à toute la lignée. Mais il n'en a pas la vigueur d'esprit et la hauteur de pensée ; il n'a pas non plus cette âpre ironie, ce dédain sarcastique ^ue l'interlocuteur de Caïn déverse sur la race humaine et qu'il fait rejaillir jusqu'à Dieu. Il emprunte au Satan de Lewis les accessoires demi-galants, demi-magiques, dont s'entoure son apparition, les nuages roses et parfumés qui forment « sa couche d'ambroisie », le bandeau de feux vivants et colorés qui presse ses cheveux, les anneaux de diamants qui ornent ses bras et ses chevilles, le sceptre qu'il tient à la main. Mais il ne doit rien d'autre à ce personnage de féerie, pas plus qu'au diable mélodramatique qui fait signer à Ambrosio, avec une plume de fer trempée dans son sang, le pacte de rigueur, et l'enlève dans ses griffes en haut des airs. Il se vante d'exercer sur îa nature un pouvoir analogue à celui qui est, dans les Martyrs, l'apanage du démon de la volupté. Mais la comparaison ne se soutient pas longtemps entre l'Astarté de Chateaubriand, personnification de la sensualité grossière, et le délicat séducteur qui caresse l'imagination d'Eloa

Page 1