LIVRÉ SECOND — L ART
tragique fabliau, devient entre ses mains l'expression d'une sentimentalité raffinée, qui aspire par l'union des corps à la fusion des âmes, et la juge impossible, et reconnaît qu'entre l'amante et l'amant il y a une barrière infranchissable, et s'en afflige, et s'en irrite, et blasphème l'amour, et n'a pas le courage de renoncer à l'amour. Personne ne songera à parler ici de remaniement, de transformation ou de retouche. Développer ainsi, c'est, en toute vérité, créer ; c'est en conservant très soigneusement, et très habilement, l'extérieur et l'enveloppe du personnage, le renouveler par le dedans et lui insuffler une autre âme
Cette âme que Vigny insuffle aux trois ou quatre personnages poétiques qu'il a su imposer à la mémoire des hommes, c'est la sienne. Ou plutôt, — car dans aucun d'eux, non pas même dans Samson, il ne s'est mis avec la même plénitude que Victor Hugo dans Olympio, — c'est à chaque fois une des tendances maîtresses de sa nature morale qu'il a révélée par les gestes et les paroles de ces créatures de son esprit. Eloa, c'est la pitié qui l'a incliné de bonne heure vers toutes les formes de la souffrance ; pitié née de l'obsession des peines infligées injustement à l'innocence, mais qui s'est étendue bientôt aux remords du coupable, avec l'arrière-pensée qu'il y a dans la faute commise une responsabihté qui remonte plus haut que son auteur ; pitié qui ne se borne pas aux tortures physiques, mais qui compatit aussi aux chagrins du cœur et aux tourments de l'intelUgence ; pitié qui est allée s'élargissant en ondes de plus en plus vastes, jusqu'à devenir, au temps de la maturité, le respect attendri pour « la majesté des souffrances humaines », Satan, qu'il a bien fallu, au dernier chant du poème, se résigner enfin à faire hypocrite et cruel, avait commencé par évoquer, en des termes dont la suavité n'a
jamais été dépassée dans la langue française, ce qu'U y avait de plus finement voluptueux parmi les images qui hantaient la rêverie du poète : charme du silence, de l'ombre et du mystère, premiers émois des sens, troubles naissants d'une âme virginale, langueurs inexpliquées, inquiétudes sans cause, et toutes ces fantasmagories d'une nature complice qui flottent dans le clair-obscur de cette poésie comme le songe d'une nuit de printemps. Moïse incarne l'instinct aristocratique que Vigny tenait de sa naissance, que l'éducation avait renforcé, que confirmait la conscience de son génie ; instinct qui lui fit accepter comme la rançon nécessaire de sa supériorité, une solitude dédaigneuse, et reporter sur l'avenir l'espoir d'une popularité qui ne lui avait pas été accordée de son vivant. Samson dit non pas son dernier mot sur l'amour et sur la femme, qu'il faut, nous le savons, demander à quelques fragments du Journal et aux admirables strophes de la Maison du Berger, mais, en laissant de côté les circonstances particulières et le ressentiment de l'injure reçue, l'aversion qu'inspiraient à sa droiture d'homme et de gentilhomme les côtés sinueux et ondoyants de la nature féminine, sa pitié méprisante pour « l'être faible et menteur », sa rancune contre « le mauvais compagnon dont le cœur n'est pas sûr », son étonnement un peu naïf de la différence morale qu'il y a entre les deux sexes, et de ce qu'une maîtresse ne porte pas dans ses relations avec son amant la franchise et la loyauté d'un ami. Certes on ne saurait prétendre que tout Vigny tient dans ces quatre poèmes ; mais n'eussions-nous que ceux-là, ils suffiraient à nous donner de lui une image dont le reste de son œuvre peut enrichir les nuances, mais dont il ne saurait modifier sensiblement le contour, et, cette image, en conviendra qu'elle ne se confond avec aucune autre.