‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 103 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

Penser profondément, sentir d'une manière vive, person- , nelle et neuve, mais n'avoir pas à sa disposition ce trésor d'images et de mots accumulés par une mémoire riche et alerte qui fournit, sans effort apparent, à toutes les idées, à toutes les émotions, une expression colorée et vivante ; quand on veut leur donner une forme tangible et les figurer aux sens, être obligé de se mettre à la suite et de se guider sur un modèle, tel est le lot, à la fois incomplet et magnifique, qui est échu à Alfred de Vigny. Qu'une telle organisation intellectuelle ne l'ait pas empêché d'être un rare et grand poète, les dévots de son œuvre sont là pour l'attester. Mais elle a déterminé rigoureusement les conditions de son art. L'art, pour lui, ne consiste pas à élaborer des sensations brutes, des impressions directement reçues du monde extérieur, à simplifier et à systématiser sa vision des choses, à saisir entre elles, ou entre elles et les idées, ces rapports inattendus qui au premier abord nous étonnent et nous déconcertent, mais qui s'imposent bientôt à nous par leur vérité ou leur profondeur. Il n'est pas, comme chez Victor Hugo, le jeu spontané des facultés cérébrales, l'emploi d'une force naturelle et comme l'accomplissement d'une fonction organique. Il est réfléchi, volontaire, conscient de son but et de ses limites ; il est le fruit de l'application et de l'étude. Son rôle essentiel est de choisir, parmi les matériaux, déjà mis en œuvre par autrui, que le poète a rassemblés au cours de ses lectures, ceux qu'il peut adapter à sa pensée et faire entrer dans son plan. Tâche ingrate, et plus àiliue que peut-être on ne le croit. A des richesses empruntées, imposer sa marque propre ; avec des éléments de provenance hétéroclite produire une combinaison

harmonieuse et originale, tel est le problème qui, constamment s'est posé à Alfred de Vigny. Il l'a résolu, dans ses meilleurs poèmes, avec bonheur. Il vaut la peine d'examiner par quels moyens il y a réussi.

On remarquera tout d'abord que la tâche lui était dans une certaine mesure facilitée par la nature même des sources auxquelles il puisait de préférence. Ces sources, à considérer plus spécialement les œuvres qui appartiennent à sa première manière et à la période de formation de son talent, sont assez peu nombreuses. En dehors du fonds de lectures que pouvait posséder, entre 1815 et 1820, un jeune homme d'une vingtaine d'années qui se sentait du goût pour la poésie, la liste de ses auteurs de chevet se borne à peu près exclusivement à cinq : la Bible, Chateaubriand, MUton, Byron et André Chénier. Concentrer son attention sur un petit nombre d'œuvres est la meilleure condition pour s'en imprégner à fond. Celles-ci, Vigny les a connues de bonne heure et les a longuement et assidûment pratiquées ; elles sont devenues familières à sa mémoire. Il est visible qu'il en savait des pages entières par cœur. Quoi d'étonnant si, par un commerce continuel, il s'en est assimilé les tours de pensée et de style ? Les fragments qu'il en insère dans la sienne lui semblent jaillir de source ; ils s'enchâssent naturellement dans ses vers. Sait-il toujours bien lui-même s'ils sont à lui ou à d'autres? Supposé qu'on l'accusât de démarquage, il répondrait aussi ingénument que Joachim du Bellay : « Si par la lecture des bons livres je me suis imprimé quelques traictz en la fantaisie qui après, venant à exposer mes petites conceptions selon les occasions qui me sont données, me coulent beaucoup plus facilement en la plume qu'ils' ne me reviennent en la mémoire, doibton pour cette raison les appeller pièces rapportées ? » Et je ne sache pas qu'il y eût dans son cas moins de sincérité

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