‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 106 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

et ce qu'il en prend, il l'accorde à son ton et l'accommode à son dessein.

Le plus souvent Vigny resserre, réduit, résume. Quelquefois il développe. Dans ce même poème du Déluge, il s'est souvenu de deux lignes des Etudes de la Nature, où Bernardin évoquait la disparition progressive des édifices dont l'homme avait orné la surface de la terre. «Tout fut englouti sous les eaux : cités, palais, majestueuses pyramides, arcs de triomphe chargés des trophées des rois... » Chacun des termes de cette rapide énumération, pris en soi, lui fournit le sujet d'un petit tableau. Dans la Maison du Berger, toute une charmante description du crépuscule lui est suggérée par quelques mots cueillis dans le passage suivant du Paradis Perdu :

Puis le soir paisible vint, et le gris crépuscule de sa sobre livrée revêtit toutes choses ; le silence lui faisait escorte, car bêtes et oiseaux s'étaient retirés, celles-là sur leur couche d'herbe, ceux-ci dans leurs nids ; tous, sauf le vigilant rossignol... Puis le firmament s'illumina de vivants saphirs. Hespérus, qui guidait l'armée des astres, s'avança, le plus brillant de tous, jusqu'à l'heure où la lune, se levant dans une majesté ennuagée, puis enfin manifestement reine, dévoila sa lumière sans rivale et sur l'ombre jeta son manteau d'argent.

De ce magnifique morceau Vigny n'a retenu que deux dtéails : la teinte grisâtre que le crépuscule étend uniformément sur la nature et l'image aussi vive que simple qui assimile la diffusion subite du clair de lune au brusque déploiement d'un large manteau. Il les a d'abord ramassés et fondus en un seul, puis autour de ce trait primitif et générateur de la description, il en a rassemblé d'autres qui l'encadrent, le complètent, en préparent ou en prolongent l'effet. Quelques touches de rêverie, de solitude et de

mystère, et voici un quadro qui, sans Milton, ne se serait sans doute pas présenté à l'imagination du poète, mais dont il n'y a^ pas plus d'un demi-vers qui vienne directement de Milton :

Le crépuscule ami s'endort dans la vallée, -

Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon.

Sous les timides joncs de la source isolée.

Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon.

Se balance en fuyant dans les grappes sauvages.

Jette son manteau gris sur le bord des rivages,

Et des fleurs de la nuit entr'ouvre la prison.

Parfois quelques lignes tombées par hasard sous ses yeux lui suggèrent un poème tout entier. Il serait facile de montrer en détail comment une anecdote sur Christophe Colomb, perdue dans les notes ajoutées par Bernardin de Saint-Pierre à ses Etudes de la Nature, lui a fourni non seulement le symbole qui donne son titre à la Bouteille à la mer, mais le plan même de la pièce et son mouvement général. Dans r« élévation » intitulée Paris, tout roule sur deux métaphores. La ville, centre et pivot de la France, foyer où les intelligences s'allument, est comparée tour à tour à la roue sur qui d'autres roues s'engrènent, et à une fournaise qui ne s'éteint jamais. Une de ces images a son origine dans un passage à'Hamlet, l'autre dans un passage de Faust. Il y a eu fécondation de l'imagination de Vigny par une imagination étrangère. Mais il faut reconnaître que la pensée du poète a largement nourri et singulièrement développé le germe apporté du dehors.

En même temps qu'il élague ou qu'il amplifie, Vigny recompose. C'est le procédé le plus original de son art, celui où se révèle « la faculté d'organisation » qu'il s'attribuait volontiers. On en trouve une remarquable application dans le Cor. Ce poème, on le sait, raconte la mort de Roland

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