LIVRE SECOND — l'aRT
à Roncevaux. Il a pour source, en dernière analyse, la Chronique de Turpin, que Vigny avait pu lire, soit dans la Bibliothèque des Romans, soit, plus vraisemblablement, dans VHistoire de Charlemagne de Gaillard, maintes fois réimprimée et très répandue au début du xix^ siècle. Mais il est bien plus croyable que l'idée de cette belle pièce lui est venue d'un passage de la Gaule Poétique. Marchangy, dans cet ouvrage fameux, qui traitait, comme le dit le sous-titre, de « l'histoire de France considérée dans ses rapports avec la poésie, l'éloquence et les beaux-arts », se proposait comme objet principal « d'extraire de la littérature du Moyen-Age, comme d'une mine féconde et trop peu connue, des trésors vierges et purs. » Et pour montrer aux jeunes poètes le parti qu'ils pouvaient tirer de ces trésors, l'auteur avait esquissé quelques-uns des sujets qu'il recommandait particulièrement à leur étude dans cette prose poétique, intermédiaire entre le style du vicomte de Chateaubriand et le style du vicomte d'Arlincourt, — dont Victor Hugo, bien des années plus tard, gardait encore un mauvais souvenir. Il avait notamment écrit un « Chant funèbre en l'honneur de Rolland », dont voici les passages essentiels :
Ce preux invincible dit à ses guerriers : Retournez à la patrie impatiente ; l'absence a trop longtemps désolé vos amours et refroidi la cendre de vos foyers hospitaliers ; partez, je marcherai le dernier, afin que, si les vaincus épars, se ralliant au cri de la vengeance, veulent suivre en les menaçant nos illustres bannières, ils rencontrent l'écueil de mon bouclier... — Oui, nous te précédons, lui répondent ses compagnons... Allons suspendre des lauriers aux portes de nos temples, allons accorder des lyres et tresser les couronnes des festins... Tout à coup un bruit sourd fait retentir la triple chaîne des échos sonores. Le preux, sans s'effrayer,
lève les yeux et voit la cime des monts hérissée de soldats nombreux. Forts de leur nombre et plus encore de leurs postes inexpugnables, les lâches crient au héros qu'il faut mourir... Leurs carquois s'épuisent, mais ils arrachent les mélèzes, les sapins et les cyprès ; ils font rouler des rochers énormes, qui, dans leur chute, entraînent les neiges amoncelées... Ses compagnons ont disparu ; mais sanglant, mutilé, il se montre encore debout, et c'est lui qui menace... Les débris qu'on lui lance, les troncs d'arbres, les éclats des pins fracassés, les éboulements des montagnes sont autant de degrés qu'il escalade pour atteindre les hauteurs. Déjà son front terrible a dépassé l'abîme ; les perfides le voient, jettent leurs armes et s'enfuient en poussant d'affreux hurlements... Il sonne du cor, et le son qu'il en tire roule comme un tonnerre dans les gorges de Roncevaux... La sentinelle des châteaux lointains s'inquiète à ce bruit surnaturel qui se fait entendre jusqu'à l'armée française. Elle a soudain connu le danger de Rolland, car lui seul pouvait faire résonner avec tant de force le belliqueux instrument... Mais, à mesure qu'elle s'avance à son secours, le bruit s'affaiblit, et le cor n'était plus animé que par les derniers soupirs de Rolland ; il expirait... Et nos bataillons, entourant les bords de l'abîme, gémirent pendant trois jours sur le plus magnanime et le plus courageux des guerriers...
Le lecteur familier avec les Poèmes Antiques et Modernes reconnaîtra, au premier coup d'œil, dans cette page — qui n'est pas tout à fait sans mérite — les principaux «moments », du récit de Vigny, et plus d'un trait dont s'est enrichi son poème : le tombât livré par Roland, seul contre la foule des Sarrazins ; les rochers qui, du haut des monts, roulent jusqu'au fond de l'abîme, en brisant la cime des pins, et dont le preux se sert comme d'un marche-pied ; l'effroi de ses ennemis quand il s'élance ; — le retour joyeux de l'armée de Charlemagne vers la terre de France ;