LIVRE SECOND — l'aRT
l'appel prolongé du cor et la marche en arrière ; les compagnons du héros penchés anxieusement sur le gouffre.. Mais, outre qu'il a fallu d'abord les dégager de la prose verbeuse de Marchangy, on remarquerait, en rapprochant les deux textes, qu'ils n'y sont pas présentés dans l'ordre si naturel et si logique où nous les donnent les vers d'Alfred de Vigny. Ici encore le poète a été guidé par le tact le plus délicat. Au lieu d'entremêler confusément les images de la guerre et de la paix, il les a séparées les unes des autres et opposées en un double tableau qui gagne en valeur par le contraste ; et le soin qu'il a eu de placer en dernier lieu les images pacifiques et riantes concourt à renforcer le dramatique de l'action par l'effet de surprise que ne manque pas de produire l'éclatement soudain des appels tragiques de l'olifant. De tels changements sont, en apparence, peu de chose. En réalité, ils transfigurent le sujet. Ils font la différence entre l'artiste et le barbouilleur.
Une des ressources les plus précieuses de l'art d'Alfred de Vigny, c'est le talent que possède l'auteur d'harmoniser entre eux et de fondre dans l'unité de son style les éléments qu'il emprunte à des sources diverses. Il y a dans le Ile chant d'Eloa un passage qui est, à cet égard, une pure merveille. C'est celui où Satan décrit à la fille du Ciel le charme des nuits de la terre.
Sitôt que, balancé sous le pâle horizon, Le soleil rougissant a quitté le gazon. Innombrables Esprits, nous volons dans les ombres En secouant dans l'air nos chevelures sombres L'odorante rosée alors jusqu'au matin Pleut sur les orangers, les lilas et le thym. La Nature, attentive aux lois de mon empire. M'accueille avec amour, m'écoute et me respire r Je redeviens son âme et, pour mes doux projets. Du fond des éléments j'évoque mes sujets.
Convive accoutumé de ma nocturne fête,
Chacun d'eux en chantant à s'y rendre s'apprête.
Vers le ciel étoile, dans l'orgueil de son vol.
S'élance le premier l'éloquent rossignol ;
Sa voix sonore, à l'onde, à la terre, à la nue
De mon heure chérie annonce la venue ;
Il vante mon approche aux pâles alisiers.
Il la redit encore aux humides rosiers ;
Héraut harmonieux, partout il me proclame ;
Tous les oiseaux de l'ombre ouvrent leurs yeux de flamme.
Le vermisseau reluit ; son front de diamant
Répète auprès des fleurs les feux du firmament,
Et lutte de clarté avec le météore
Qui rôde sur les flots comme une pâle aurore. ■
L'étoile des marais, que détache ma main.
Tombe, et trace dans l'air un lumineux chemin.
Au moment où il composait ce morceau, Vigny avait dans la tête, à l'état plus ou moins net, trois ou quatre réminiscences. Il se souvenait de la nuit où Chactas, prisonnier des Muscoculges, est visité par Atala et force « cette biche altérée » à errer avec lui à travers la forêt.
La nuit était délicieuse. Le génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait sous la profondeur des bois ; on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert. Nous aperçûmes à travers les arbres un jeune homme qui, tenant à la main un flambeau, ressemblait au génie du printemps parcourant les forêts pour ranimer la nature.
De cette page justement célèbre Vigny a retenu tout ce qui pouvait confirmer l'impression de voluptueux