LIVRE SECOND — l'aRT
enchantement qu'il cherchait à produire : silence pâmé , de la nature, mystère et parfums de la nuit qui donnent la sensation d'une noire chevelure brusquement dénouée. Il a éliminé d'instinct tout ce qui avait un air trop sauvage ou une couleur trop exotique. Il a laissé au Meschacébé les tamarins et les crocodiles, remplacé par des « esprits », frères des anges chrétiens, les « génies » de la mj' thologie indienne, substitué à la forte senteur des pins l'odeur capiteuse des hlas et des orangers. Ainsi dépouiUé de ses particularités trop caractéristiques, ce passage d'Atala n'en devenait que plus facOe à combiner avec un passage non moins fameux du Génie du Christianisme, autre paysage de nuit, autre paisible clair de lune, traversé, celui-ci, par le chant du rossignol :
Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées, lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses lij-mnes à l'Eternel...
Non pas à l'Eternel, mais à ce beau Prince des Ténèbres dont la voix caressante invite Eve à la promenade, dans Je poème de Milton :
Voici l'heure enchanteresse, l'heure fraîche, l'heure délicieuse, sauf là où le silence se retire devant l'oiseau mélodieux des nuits, qui, éveillé maintenant, module très doucement son chant inspiré par l'amour ; maintenant dans son plein règne la lune... ; le ciel ouvre tous ses yeux...
Mais, à son tour, cet hémistiche de Milton a rappelé à la mémoire du poète, tous les prestiges lumineux de la nuit dont n a lu l'énumération dans la première strophe de l'incantation de Manfred :
Quand la lune sera sur la vague, et le ver-luisant dans le gazon, et le météore sur le tombeau, et le feu-follet sur le marais, quand tomberont les étoiles filantes, quand les hiboux se répondront en huant...
Il lui a suffi de retrancher deux ou trois mots placés là à dessein pour jeter sur les vers de Byron un reflet lugubre, et ces images brillantes sont venues tout naturellement clore par un fantastique feu d'artifice le couplet commencé par la course non moins fantastique des esprits de l'air. Ainsi grâce à des retouches légères, à des suppressions heureuses, des raccords déUcats, ces textes de Chateaubriand, de Milton, de Byron, se sont continués, complétés, et pénétrés, l'accent original de chacun d'eux se muant insensiblement en cette grâce finement sensuelle, en cette élégance exquise et un peu mièvre qui composent le charme propre du poème d'Eloa. On pourra, si l'on veut, répéter l'expérience, en choisissant cette fois un morceau d'un genre tout différent, l'admirable prosopopée de la Nature qui fait partie de la Maison du Berger :
Elle me dit : Je suis l'impassible théâtre Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ; Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre. Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs...
En regardant de près ce passage, on y retrouvera des réminiscences de Lucrèce et de BuiTon, de Byron et de Shakespeare, combinées et accordées cette fois pour donner au style cette harmonie tendue, cette gravité hautaine, cet éclat triste qui conviennent à la froide, dédaigneuse et insensible divinité. L'effet varie. Mais cette variété même atteste la souplesse qu'il y a dans l'art de Vigny, en même temps que la sûreté de son goût.