‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 110 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

Il n'est pas possible d'apprécier l'art d'un poète sans dire au moins un mot de la façon dont il a forgé et manié le vers, qui est son outil propre et son mode particulier d'expression. Mais, s'il paraît indispensable de toucher ce point, il n'est pas nécessaire, dans le cas qui nous occupe, de s'y arrêter longuement. En matière de versification, Vigny n'est pas un novateur ni un maître. D'autres que lui se sont chargés de remettre le vers français sur l'enclume. Il l'a pris tel qu'il le recevait des mains de Delille ; mais il l'assouplit, dans ses meilleurs jours, à la fluide harmonie des vers de Racine, et il le rajeunit par des effets empruntés à la métrique d'André Chénier. C'est du poète de V Aveugle et du Mendiant qu'il a appris à organiser la période poétique et à lui donner, au lieu de la régularité monotone des alexandrins uniformément balancés, cette allure imprévue et cette flexibilité vivante qui résultent de la libre disposition des enjambements et des rejets et de la mobilité de la césure. Il lui est même arrivé de risquer des coupes que l'on jugerait hardies, si on était bien sûr qu'elles ont été employées à dessein, et si on ne les rencontrait surtout dans ceux de ses poèmes qui paraissent le moins facilement venus. Mais ce qu'il y a de plus admirable chez lui, au point de vue du métier, c'est un certain nombre de beaux vers isolés, de grands vers profonds, « lucrétiens )>, ou « virgiliens », car, avec l'ampleur, ils n'ont pas seulement la force, ils ont aussi la grâce. Ce genre de vers « pleins et immenses» drus et spacieux, tout d'une mesure et tout d'un bloc, jetés dans un seul et large coup de pinceau» soufflés d'une seule et longue haleine » étaient, d'après Sainte-Beuve qui les définissait ainsi en 1829, un apanage

de l'école nouvelle. Il en cite qui sont empruntés aux Poèmes Antiques et Modernes. Mais les plus réussis sont dans les Destinées. Composés presque entièrement de monosyllabes qui glissent les uns sur les autres sans qu'en aucun point de la durée l'oreille puisse saisir de ralentissement ni d'arrêt, ils doivent en grande partie leur charme à l'image ou à l'idée qu'Us développent ; je ne sais s'Os rie le doivent pas plus encore au mouvement insensible et continu, comme l'épanouissement d'une onde, qui semble élargir la pensée jusqu'à l'illimité du rêve :

Marche à travers les champs une fleur iv la main.

Il n'est pas d'un artiste médiocre de mettre l'infini dans les douze syllabes d'un alexandrin. Mais c'est là tout le secret, ou peu s'en faut, d'Alfred de Vigny, Il ne connaît ni la variété des rythmes, ni la recherche des combinaisons savantes. Il ne pratique guère que le vers de douze syllabes. Les mètres légers, rapides, les vers de huit, de sept, de six syllabes, qui se pressent abondants, ruisselants, murmurants ou tumultueux, sous la plume d'un Lamartine ou d'un Hugo, lui sont à peu près inconnus. Au temps où les poètes s'ingéniaient à restaurer les rythmes les plus curieusement ouvragés de la Pléiade, où ils s'amusaient même à renouveler quelques-uns des tours de force des grands rhétoriqueurs, il a voulu s'essayer dans le genre à la mode. Madame de Soubise, et certaines parties de la Frégate « la Sérieuse », ne font pas autrement regretter qu'il n'ait pas persévéré. Des rythmes purement lyriques sont faits pour accueillir le jaillissement de la verve et les caprices de la fantaisie. Ils s'accommodent mal avec une poésie réfléchie, un peu lente et compliquée comme la sienne. Ce qu'il faut à celle-ci, ce n'est ni le sonnet, où elle ne se sent pas à l'aise, ni les tercets, dont par distrac-

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