LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
de reconnaître, déclarait-il à son adversaire, que vous vous posez comme un pur sceptique. On ne peut rien affirmer, dites-vous. Tel est le résumé de toutes nos conversations... Eh bien ! ajoutait-il aussitôt, je ne puis croire que ce soit sérieux, que ce soit là votre tout... je ne puis consentir à voir là le fond de la pensée de l'un des écrivains pour lesquels j'ai senti et sentirai le plus de sympathie. » Il sentait pourtant qu'il n'y avait rien à faire, et il abandonnait la partie, comme l'indique assez clairement la formule finale : « Je prie Dieu de vous bénir. » Ainsi, environ un an avant la mort d'Alfred de Vigny, sa position à l'égard de la religion n'avait pas. changé.
Dans les derniers mois de sa vie, il y eut comme une pieuse conspiration ourdie dans son entourage pour obtenir sa conversion in extremis. Des cousines bien intentionnées lui apportaient des médailles qu'il traitait assez irrévérencieusement d'amulettes. Des voisines zélées, M™® et M"" d'Orville, surveillaient attentivement l'état de sa santé. Elles se considéraient comme ayant mission de travailler à son salut. Il le savait, il ne leur en voulait point ; mais il les raillait doucement. Il écrivait à leur sujet à une de ses parentes :
Dans la simplicité de ces honnêtes personnes, il n'entre pas assez d'idées saines et véritablement graves. Elles ne considèrent pas qu'un homme qui a écrit ce qui est publié dans mes livres a depuis longtemps construit en lui-même l'édifice immuable de ses idées philosophiques, théologiques et théosophiques ; qu'il a étudié à fond toutes les doctrines et les théodicées antiques et modernes, et que, s'il veut bien ne pas les exprimer et les développer dans les livres, ni même dans des conversations passagères, c'est parce qu'il ménage la faiblesse égoïste de pauvres âmes qui s'appuient encore sur les pratiques païennes et qui n'ont pas l'abondance de
bonté qui devrait leur suffire pour faire le bien sans réclamer une récompense, y mettre un prix et fixer des conditions comme par un acte de notaire.
Les deux domestiques qu'il avait gardées à son service après la mort de sa femme, — deux protestantes convaincues, le détail est à retenir —, le voyant très bas, avertirent M™®^ d'Orville qu'il était temps de faire venir un prêtre. Ces dames s'empressèrent de mander le curé de Bercy, l'abbé Vidal, ami personnel de Vigny, avec qui il était lié depuis de longues années. L'abbé Vidal «eut la bonté de venir aussitôt, comme par hasard ; il resta longtemps ; mais nous n'en sûmes pas davantage alors », dit M"® d'Orville. C'est seulement quelques jours plus tard, et comme le malade était à l'extrémité, que le curé de Bercy lui déclara qu'il avait confessé M. de Vigny dans sa dernière visite et lui avait donné l'absolution, lui disant qu'il allait partir pour les vacances, et qu'absolument il ne voulait pas le laisser sans lui avoir fait accomplir ce devoir. » Mais il faut laisser l'abbé Vidal raconter luimême les circonstances d'un entretien qui n'eut d'autre témoin que lui, telles qu'il les relata dans une lettre qu'il adressa en 1864 au P. Langlois, qui lui avait demandé des renseignements sur les derniers moments d'Alfred de Vigny.
Plusieurs fois j'avais parlé à M. de Vigny de songer à a confession avant de paraître devant Dieu, et, sans jamais me repousser, il m'avait seulement témoigné le désir d'attendre encore pour accomplir cette action. Quinze jours environ avant sa mort, j'allai le voir, et, après une conversation très sérieuse dans laquelle il me dit que sa famille était presque sacerdotale ; qu'un de ses oncles était mort trappiste ; qu'un autre, doyen du chapitre de Loches, était, je crois.