‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 111 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

tion elle laisse à tout moment rompre la chaîne. Ce sont des rythmes qui n'ont rien de trop exigeant et de trop arrêté, des rythmes qui sont à peine des rythmes, comme les stances de quatre alexandrins à rimes plates dont Vigny a fait usage dans la Fille de Jephté, dans la Neige, et dans le Cor ; — ou bien des rythmes d'un caractère seminarratif, semi-épique, comme la strophe de sept vers qu'il a employée, peut-être à l'imitation de la stance spensérienne de Childe Harold, dans la Maison du Berger, dans les Oracles, dans la Bouteille à la mer, dans Wanda, dans l'Esprit pur. Si on ne peut pas affirmer absolument qu'il l'ait inventée, si ce n'est pas lui qui s'en est servi le premier, c'est lui qui l'a acclimatée dans notre poésie. Ce groupement d'un quatrain et d'un tercet, fortement liés l'un à l'autre par la triple rime masculine, formant un système fermé qui, sauf de rares exceptions, existe par soi et se suffit à lui-même, donne une impression de force et de solidité. Ces strophes amples, lourdes, lisses, sont comme autant de blocs régulièrement taillés, distincts les uns des autres, qui ne tiennent à la place où ils sont que par leur masse et par leur poids. L'édifice qu'ils concourent à former s'élève d'un mouvement calme, mais ininterrompu, avec la lenteur un peu solennelle qui convient au développement de la pensée puissante et grave qui en a tracé le plan.

On n'a pas assurément la prétention, dans ce chapitre et dans le chapitre qui précède, d'avoir épuisé toutes les remarques que l'œuvre en vers d'Alfred de Vigny peut suggérer à un critique attentif. Il semble pourtant qu'on en ait dit assez, et sur les facultés d'invention de l'auteur.

et sur les moyens d'exécution dont il dispose, pour que les grands caractères de sa poésie apparaissent nettement. Elle se recommande, cette poésie, moins par la richesse des images ou par la variété des rythmes que par la profondeur des idées et des sentiments, moins par le pouvoir de créer que par l'habileté à choisir, moins par l'abondance des développements que par la délicatesse du goût, moins par les dons naturels que par l'art, — à supposer qu'il soit juste d'opposer, comme on le fait souvent, l'art à la nature, et que ce ne soit pas encore un don de la nature, et non le moins enviable, que le sens exquis de l'art.

Cet art distingué, raffiné, savant, un peu livresque, qui se détourne de la foule et ne s'adresse qu'aux initiés et aux connaisseurs, on voit sans peine à quoi il s'apparente dans l'histoire de notre T»oésie et môme, pourraiton dire, dans l'histoire de l'esprit humain. Il a de lointaines affinités avec l'alexandrinisme grec et romain, avec la méthode littéraire d'un Apollonius ou d'un Théocrite, laquelle est aussi, ne l'oubhons pas, la méthode littéraire d'un Horace et d'un Virgile. Il en a d'immédiates, et qui ne peuvent manquer de sauter aux yeux, avec notre art classique, dont il est, en dépit de quelques apparences, le certain et naturel prolongement. Vigny, dans les Poèmes Antiques et Modernes, Vigny, dans les Destinées, ne fait pas autre chose que ce qu'ont fait et pratiqué pendant deux ou trois siècles les meilleurs de nos poètes, les plus vraiment poètes et les plus vraiment français, Ronsard et du Bellay, La Fontaine et Racine, ce qu'à la veille du romantisme faisait encore André Chénier, De lui auàsi on peut dire que sur « des pensers nouveaux » il fait « des vers antiques », si l'on entend par là qu'il enveloppe une pensée toute moderne et des sentiments tout personnels

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