ALFRED DE VIGNY, LE ROMANTISME ET LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Si grand que soit un écrivain, si original qu'il nous paraisse, de si haut qu'il dépasse la moyenne des talents de son temps et de tous les temps, si peu de rapports qu'il semble avoir avec eux, il ne peut être considéré en lui-même et abstraitement. Il fait partie d'une époque dont, même à son corps défendant, il porte la marque. Il est un anneau dans cette interminable chaîne qui va s'allongeant de siècle en siècle et perpétue à travers les âges la tradition française : chaîne dont tous les anneaux ne sont pas du même calibre, ni du même poids, ni du même modèle, mais sont bien tous du même métal, et rendent au choc le même son franc et clair auquel on reconnaît le bon aloi. On n'en a pas fini avec lui, quand on lui a appliqué cette analyse minutieuse qui est la forme supérieure de l'admiration et qu'on réserve d'ordinaire aux classiques, quand on l'a tout à son aise étudié, disséqué, exphqué, commenté et jugé. Il faut encore le replacer dans la génération littéraire à laquelle il appartient, y marquer son action et son rang. Il faut suivre la trace qu'U a laissée dans la littérature ultérieure, évaluer l'influence que sa personne et son œuvre ont exercée sur ses
successeurs aussi bien que sur ses contemporains. C'est la dernière tâche dont l'auteur de cette étude essaiera de s'acquitter, avant de se séparer d'Alfred de Vigny.
Déterminer la génération littéraire à laquelle un écrivain appartient, rien n'est en apparence plus aisé. Nous avons la date de sa naissance, celle de ses principaux ouvrages. Ne suffisent-elles pas à nous éclairer ? Pourtant la chronologie n'est pas toujours décisive. Il y a des écrivains qui sont nettement en retard sur leur temps, et d'autres qui sont en avance. Il y en a pour qui on hésite, et qu'on classe tantôt dans la génération d'avant, tantôt dans la génération d'après. En ce qui regarde Vigny, les dates parlent d'elles-mêmes, et ce qu'elles disent ne soulève aucun doute Né à la veille du xix® siècle, ayant débuté dans les lettres deux ans après Lamartine, et la même année que Victor Hugo, Vigny doit appartenir à la génération romantique, et c'est à elle qu'il appartient en efîet : à la première génération romantique, celle de 1820, assez différente de celle de 1830, et plus encore de celles qui sont venues après. Non seulement Vigny a été romantique, mais il a été un des initiateurs et des champions du romantisme. Luimême s'en est fait gloire, et publiquement. Quand, le 29 janvier 1846, il prit séance à l'Académie française, dans le discours qu'il prononça à cette occasion, il fit, selon l'usage, l'éloge de son prédécesseur, Charles-Guillaume Etienne, journaliste, publiciste, homme politique, qui avait fait figure d'auteur dramatique, — sous le premier Empire, — avec les deux Gendres et Brueys et Palaprat. Mais après qu'il eut loué comme il convenait ce représentant