‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 115 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

du romantisme sont singulièrement justes et compréhensives. De tous ses ouvriers de la première heure, Vigny était peut-être le seul qui fût capable d'écrire une page comme celle-là. EUe avait son prix en 1846. Elle l'a encore. Un historien actuel de la httérature française, s'il voulait y regarder d'un peu près, chicanerait sur quelques détails. Il assignerait sans doute aux novateurs des ancêtres moins lointains et des précurseurs plus immédiats. Il se demanderait, non sans raison, si l'on a bien exprimé tout le sens de ce terme complexe et prestigieux de « romantisme », en le réduisant au seul sentiment d'une mélancolie grandiose nourrie dans la contemplation de la nature, les souvenirs du passé et les méditations de la solitude. Mais il admirerait le sûr coup d'œU avec lequel Alfred de Vigny, quinze ans à peine après 1830, distingue les phases capitales de l'évolution romantique : le besoin irrésistible de rafraîcliissement littéraire et de renouvellement intellectuel, l'amour passionné du beau, la réaction contre la routine qui unirent pendant quelques années du moins, des hommes différents les uns des autres par leur tempérament, leurs aspirations et leurs idées ; — puis, au lendemain du triomphe, et même dès la veUle, les divergences s'accusant, les oppositions s'accentuant, les incompatibilités d'humeur éclatant, chacun s'en allant à son pas et tirant de son côté, mais tous gardant de leur passage par « la grande boutique romantique », par cet atelier plein de cris et de rumeur, où l'on taillait dans le granit des cathédrales aussi bien qu'on y ciselait dans l'or un bijou de femme ou une coquille d'épée, le sens, le respect et le culte de l'art. Si l'on veut, sur le romantisme, avoir toute la pensée d'Alfred de Vigny, à cette page il faut en joindre une autre, non pas secrète, mais qui n'avait pas été écrite pour le public, et qui ne nous a été révélée qu'il y a une vingtaine d'années. Elle

se trouve dans une lettre adressée le 17 septembre 1839 par le poète au prince Maximilien- Joseph de Bavière, qui régna depuis sous le nom de Maximilien II, Le jeune prince, environ deux ans auparavant, avait exprimé le désir d'entrer en correspondance avec Alfred de Vigny, dont il admirait les ouvrages, . particulièrement Cinq- Mars et Stello. Il voulait l'interroger sur l'état des arts et des lettres en France. Il voulait surtout apprendre de lui ce qu'il fallait penser de la littérature qui s'y était développée depuis 1815, de cette littérature dite romantique, qui avait « proclamé un nouvel avenir pour les lettres et même pour les peuples », qui avait, « produit des œuvres nombreuses » dont l'esprit autant que la forme le laissaient déconcerté. Avait-elle, cette littérature, rempli ses promesses et atteint son but? Les ouvrages qu'elle avait mis au jour n'étaient-ils destinés qu'à une vogue éphémère ? Devaient-ils au contraire donner aux générations futures une haute idée de leurs auteurs et de leur siècle ? Le prince se le demandait, et il le demandait à Vigny. A ces questions le poète répondit par la longue, très longue lettre qui seule nous a été conservée de la correspondance, d'ailleurs peu suivie, qu'il entretint avec Maximilien-Joseph.

La France, lui disait-il, n'a point à se plaindre des hommes qui faisaient vers 1819 ces promesses que vous rappelez, et que l'on vous a, je crois, exagérées. Ces promesses ont été rigoureusement tenues, et c'est pour cela précisément que la littérature n'est plus ce qu'elle était sous l'Empire... Ce temps de gloire active était presque sans poésie. Deux grands écrivains de l'Empire, qui avaient en eux le sentiment poétique, ne l'avaient pas complet et s'exprimèrent en prose, ne sachant pas refaire l'instrument même, et ne pouvant se résoudre à jouer sur celui qu'ils trouvaient transmis par de froids versificateurs qui avaient laissé dé-

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