LIVRE SECOND — l'aRT
faillir la poésie dans les fro'deurs didactiques et la mollesse de leur langage. Pour trouver l'expression juste des chants intérieurs et sa pensée, il fallut bien que chaque poète commençât par se faire une lyre, et qu'il se trouvât quelques hommes jeunes, hardis, qui s'acquittèrent de cette tâche difficile. Ils ne se connaissaient pas, et chacun d'eux dans sa solitude sentit cette nécessité. L'élégie, l'ode, le poème naquirent ensemble sous de nouvelles formes, et leurs voix séparées, bien distinctes, n'eurent point de sons pareils, presque aucune ressemblance. Ce fut là ce qu'on prit pour une école, et ce qu'on nomma Romantique à tout hasard. Mais cette classification rétrécie, impossible à définir, s'est effacée depuis longtemps. Il n'est resté de séparés que le bon et le mauvais, le beau et le commun, toujours trop fécond, mais très dédaigné. Si ces poètes composèrent alors aux yeux du public ces réunions momentanées qu'on nomma Pléiade ou Cénacle, ce fut par de rares rencontres, interrompues bientôt pour toujours. Ceux qui sont venus après eux ont trouvé des portes ouvertes, des claviers préparés, presque toutes les hardiesses tentées, presque tous les tons marqués ; il leur a été plus facile d'entrer dans un orchestre nouveau auquel la nation prêtait alors l'oreille depuis notre éclat ; je dis notre, puisque vous savez si bien quelle part j'y ai prise. Sans doute on fit trop de bruit de cette renaissance poétique, on multiplia ridiculement les théories, on enfla l'importance de ces travaux, mais le mouvement fut vigoureux et enfanta beaucoup de choses grandes...
Le reste de la lettre est consacré à expliquer, et à réduire à leur juste valeur en les expliquant, certains changements d'idées ou de manière survenus chez plusieurs des écrivains qui avaient été, à un moment ou à un autre, les gloires de l'école 'romantique : changements que le prince était tenté de considérer comme des symptômes de la défaillance, ou de la dégénérescence, des talents*
Vigny s'emploie, avec beaucoup de finesse, à dissiper les préjugés de son royal interlocuteur, qui regarde le Congrès de Vérone comme un monument d'incohérence et d'une vanité puérile, les Paroles d'un Croyant comme Une heure de folie après l'Essai sur l'Indifférence, la Chute d'un ange comme une monstruosité auprès des Méditations. Ceci ne l'empêche pas de reconnaître avec impartialité les deux défauts qui lui semblent être les faiblesses les plus regrettables de la littérature romantique : d'abord, même chez les plus grands, la préoccupation trop visible du succès immédiat, l'inclination à suivre «la multitude toujours médiocre » — c'est Vigny qui souligne — « au lieu de lutter corps à corps avec elle et de la soulever », la tendance à « céder à leur parterre, par crainte de perdre la popularité ou de ne pas l'atteindre w ; et puis, chez les mieux doués encore, la hâte de publier et la production incessante.
Je l'avoue, disait-il, je n'aime pas qu'on publie toutes ses idées, comme un peintre qui ferait des tableaux de toutes ses esquisses ; j'aime qu'on laisse en portefeuille les plus ordinaires pour ne donner à l'avenir que les plus grandes et les plus pures compositions. Le défaut du moment est une grande diffusion et une improvisation perpétuelle ; mais qu'y faire? La postérité fera le travail que les auteurs ne veulent pas faire. Elle coupera et retranchera. Pour moi, je les recommande intérieurement à la protection immédiate de cet ange dont M'"^ de Staël désirait l'existence, et de qui la mission était de pleurer sur les fautes des hommes célèbres et les imperfections de leurs œuvres.
Le jugement d'Alfred de Vigny sur le romantisme, tel qu'il ressort de la confrontation des deux textes analysés ci-dessus, la lettre de 1839 et le discours de 1846, montre en même temps que beaucoup de pénétration et de clair-