LIVRE SECOND — l'arT
voyance, un grand sens de la mesure et de l'équité, une franche sympathie que n'altèrent pas les très légitimes réserves de détail. Mais ce qui peut-être frappe le plus, à la lecture de ces deux documents, c'est l'insistance avec laquelle leur auteur proclame la mutuelle indépendance des écrivains qui ont fondé la nouvelle école, et le soin jaloux avec lequel il revendique sa propre originalité. On reconnaît à ce signe la personnalité si vigoureuse à la fois et si ombrageuse d'Alfred de Vigny. Pas plus qu'il n'était fait pour se plier à l'obéissance passive, il n'était fait pour embrasser aveuglément les théories et les doctrines d'un parti littéraire. Le romantisme n'a jamais été pour lui une chapelle, un espace étroit, clos, couvert, un peu mystérieux, d'où l'on a, une fois qu'on y est entré et qu'on a eu l'imprudence de s'y laisser enfermer, toutes les peines du monde à sortir. C'est un carrefour, ouvert à tous les vents, où, à un moment de sa vie littéraire, il s'est rencontré avec d'autres écrivains et poètes de son âge, venus d'autres points de l'horizon. On s'est abordé, reconnu ; on a échangé des idées ; on s'est, au besoin, prêté main-forte ; on a cassé quelques carreaux ensemble, on a renversé quelques barrières : c'est là ce qu'on appelle faire une révolution en littérature. La chose faite, chacun a repris son chemin ; chacun « a suivi sa destinée », non pas, toutefois, sans avoir donné quelque chose de lui-même, et, en retour, reçu et emporté quelque chose aussi. C'est le moment de se demander ce que Vigny a reçu du romantisme, et aussi ce que le romantisme a reçu de lui.
Commençons par évaluer la dette du romantisme envers Alfred de Vigny. — Vigny lui a apporté le prestige
de son nom, qui n'était pas un nom illustre, mais qui sonnait haut et clair dans une société trop fraîchement démocratisée pour que les titres nobiliaires y eussent perdu, s'ils devaient jam.ais l'y perdre, leur auréole ; il lui a apporté encore la dignité de sa vie, la distinction un peu hautaine de sa personne et la politesse cérémonieuse de ses manières. Il a été un des deux ou trois écrivains qui ont donné de la tenue au romantisme, qui ont protesté par leur attitude boutonnée et rigide contre les habitudes aveulissantes de débraillé et de laisser-aller. Il a été aussi un de ceux qui lui ont donné du sérieux, qui l'ont empêché de verser dans la manie du bric à brac et dans les jongleries de rimes, un de ceux qui ont maintenu fermement les droits de la pensée. Et, en même temps, il a été un de ceux qui ont eu le sens le plus aigu de l'art. Il a été dès la première heure — dès 1819, car je ne crois pas, en dépit de ses propres assertions et de la confiance que certains critiques leur ont accordée, qu'il ait pu, avant cette date, écrire ni la Dryade, ni Symétha, encore moins Héléna, — un des premiers et des plus passionnés et des plus intelligents admirateurs des poèmes d'André Chénier, que cette année-là justement de Latouche venait de mettre au jour. Tandis que le jeune Hugo, encore tout occupé à fabriquer, avec la prose des articles politiques de Chateaubriand, des odes à la façon de Jean-Baptiste Rousseau, hésitait devant cette poésie trop nouvelle pour lui, tandis qu'O parlait de « style incorrect et barbare », « d'idées vagues et incohérentes », de « coupes bizarres », Vigny relisait et méditait le volume de 1819 ; il y apprenait maints secrets de métier dont devait profiter son premier chef-d'œuvre, Eloa. Non seulement il lisait Chénier, mais encore il lisait, dans les traductions et aussi dans le texte, ce qui était beaucoup moins commun parmi les romantiques qu'on ne serait porté à le croire, les grands