‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 118 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

poètes anglais, ceux du xvi® et du xviie siècles, Shakespeare, pour qui il avait un culte, Milton, qu'il savait par cœur, et aussi ceux du xix^, Byron, Thomas Moore, peut-être Shelley. Grâce à lui, c'est tout une veine de forte et fraîche poésie qui se répandait dans la littérature française. Il a été à cette époque, entre le génie poétique de notre nation et le génie poétique de l'Angleterre, un des intermédiaires les plus constants et les plus sûrs. C'est lui enfin, dans le débordement universel d'un lyrisme d'autant plus goûté qu'il était plus désordonné et diffus, c'est lui qui a continué et sauvé la tradition de l'art impersonnel, de la littérature réfléchie, mesurée, contenue, sobre, conforme, dans ses lignes les plus générales, à ce goût classique qui demeure, malgré les écarts d'imagination on de langage inévitables de temps à autre, le goût français.

11 faut bien reconnaître d'ailleurs, que ce que Vigny apportait au romantisme, le romantisme ne l'a pas toujours accepté. A partir de 1830 surtout et de ce qu'on pourrait appeler l'avènement de la seconde génération romantique, l'influence de Vigny sur l'école nouvelle a sensiblement baissé. Les préférences des jeunes gens allaient à une littérature plus brillante sans doute et plus facile ou, si l'on aime mieux, moins difficile que la sienne, mais plus superficielle et plus vulgaire, et, quand on lui reprochait, vers ce temps-là, de se retirer du monde, peut-être ne faisait» on pas assez attention que c'était tout aussi bien le monde qui se retirait de lui. Ce délaissement pouvait contrister, et a contristé, il ne devait ni ébranler ni surprendre l'homme qui a déclaré tant de fois son horreur pour la foule et son mépris pour la recherche ardente de la popularité. «Lorsqu'un homme devient trop vite populaire, je m'en défie, car c'est presque toujours par son côté

commun qu'il l'est. » Or son talent, à lui, avait ses insuffisances, ses défaillances, ses limites, mais assurément il n'avait, en bien ni en mal, rien de commun.

De ses défauts et de ses travers littéraires, quelques-uns paraissent devoir être imputés au romantisme. Le plus marquant, à ce point de vue, est cette manie de chercher partout des motifs de se plaindre de sa destinée, de porter sa sensibilité à fleur de peau, de s'exaspérer les nerfs, qui est si apparente, et même un peu agaçante, dans certains de ses ouvrages, notamment dans Siello. Elle a fait rnéconnaître le sens profond de sa pensée, celui que nous ont révélé seulement les poèmes composés vers la fm de sa vie, à savoir l'acceptation courageuse de la condition humaine, avec la conscience de ses imperfections et de ses misères, mais avec la conviction aussi qu'une âme forte est non pas seulement, comme le disait Bossuet, « maîtresse du corps qu'elle anime », mais jusqu'à un certain point maîtresse des événements qu'elle conduit ou qu'elle domine, que « c'est, comme le disait Pascal, de la pensée qu'il nous faut relever, non de l'espace et du temps, que nous ne saurions remplir » ; avec la confiance, en outre, dans l'avènement, tôt ou tard, du règne des idées, dans le triomphe définitif, sur la matière brute, de l'esprit. Mais, cette réserve faite, et il fallait la faire, il n'est que juste de reconnaître qu'à se mêler au romantisme, Vigny, en somme, a plus gagné que perdu. Il avait le sens de la composition, le goût inné de la ligne, simple et sobre, l'amour des proportions et de l'ordonnance. Il n'avait pas, —je craindrais plutôt de l'avoir surabondamment démontré, — la fécondité et la vivacité de l'imagination, l'instinct du pittoresque, le sens du relief et de la, couleur. Ce sens il l'a demandé à ceux qui furent ses auteurs de chevet, à la Bible, à Milton, à Byron, à Chateaubriand. C'est à eux qu'il a dû de com-

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