‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 119 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

prendre et c'est à eux qu'il a emprunté, sous la forme de métaphores, de comparaisons, de tableaux, toute cette poésie du monde extérieur qui aurait glissé sur un cerveau admirablement fait pour la réflexion et la pensée abstraites, si elle n'avait pas été préalablement dégagée des im^ pressions des sens et à demi convertie en pensée, ou du moins accordée et harmonisée avec la pensée. Vigny, nous l'avons vu, a signalé le grand service que le romantisme a rendu aux écrivains du xix^ siècle. Il a restitué la vie, la force et l'éclat à la langue littéraire qui s'épuisait et s'anémiait ; il a « raffermi le style ». Ce raffermissement, l'auteur des Poèmes Antiques et Modernes était un de ceux qui en avaient le plus besoin. Il est aussi un de ceux qui en ont le plus intelligeniment et le plus largement profité,

On voit quelle position, dès la première heure, Vigny a prise et gardée dans le groupe romantique. On peut se demander maintenant quelle influence il a exercée sur ses cadets, parfois même sur ses contemporains, quelle trace il a laissée de son passage dans la littérature du xix® siècle.

Il n'a jamais eu, comme Lamartine, de ces adeptes enthousiastes qui se pâmaient au seul nom de leur poète préféré. Il n'a pas eu non plus de ces gardes du corps qui formaient autour de Victor Hugo une phalange dévouée et résolue. Il a eu quelques amis parmi les talents de second ordre. Barbier, Brizeux, Antoni Deschamps. Il a eu une petite clientèle de protégés littéraires, qui n'avaient pas de talent du tout ou qui n'en avaient guère, les Péhant et les Lassailly, les Busoni et les Ratisbonne. Il n'a pas fait école. Et, si l'on ne tient compte que de i?on œuvre en

prose, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Ni Chatterton, malgré la délicatesse des analyses morales, ni Servitude et Grandeur militaires, malgré la qualité supérieure de la pensée et la pureté de la forme, n'apportaient au théâtre ou au roman une formule nouvelle. Celui qui l'a donnée, cette formule, bonne ou mauvaise, là c'est Hugo, ici c'est Balzac. En poésie il n'en va pas de même. Vigny pouvait revendiquer ce rôle de précurseur et d'initiateur, qui, mieux encore que celui de chef, convenait à son tempérament et répondait à ses goûts. Dans la préface qu'en 1837 il mit en tête des Poèmes Antiques et Modernes, il soulignait la date qu'il avait eu soin d'inscrire au bas de chacun de ses poèmes : « Cette date peut être à la fois un titre pour tous et une excuse pour plusieurs ; car, dans cette route d'innovations, l'auteur se mit en marche bien jeune, mais le premier. » Par qui a-t-il été suivi, et jusqu'où ?

Un écrivain n'est pas toujours imité — pourrait-on dire qu'il ne l'est presque jamais ? — par les côtés de son talent qui mériteraient le plus d'être étudiés et reproduits. Vigny, sous l'influence très visible de Byron, avait écrit dans sa jeunçsse quelques poèmes où, selon le goût du jour, les tableaux voluptueux alternaient avec les violences d'une passion portée au paroxysme. Le mieux réussi de ces essais était l'histoire d'une jeune espagnole qui, délaissée par son mari, satisfaisait sa jalousie en empoisonnant l'infidèle, mais obéissait à son amour en buvant le reste du poison qu'elle lui avait versé. Le genre est discutable. A l'époque il était nouveau. Il plut aux jeunes romantiques. Le premier qui s'en empara, ce fut Alfred de Musset. Ouvrez les Contes d'Espagne et d'Italie, relisez Portia ou Don Paëz : ce sont, — avec une fougue de jeunesse et une vivacité primesautière que Vigny n'a jamais eues, — des répliques de Dolorida. Musset a renoncé assez vite à écrire

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