‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 120 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

des contes de cette sorte. Il s'est fait sa manière à lui, celle de Mardoche et de Namouna, en attendant celle des Nuits. Mais il a commencé par s'inspirer d'Alfred de Vigny. Et après lui toute une troupe de poètes, depuis Roger de Beauvoir et Félix Arvers jusqu'à Théophile Gautier et Théodore de Banville, ont répété, et ressassé, ces histoires d'amour et de mort. Ils croyaient imiter Musset, c'était vrai ; et à travers Musset, Byron, c'était encore vrai. Seulement, entre Byron et Musset, il y avait eu un intermédiaire, auquel peut-être ils ne pensaient pas toujours. Soigneusement entretenue par les derniers des romantiques, par Barbey d'Aurevilly, l'auteur des Diaboliques, l'auteur aussi de Rhgthmes oubliés et de Poussières, la tradition s'est perpétuée jusque dans une littérature poétique relativement récente. La dernière trace, à ma connaissance, s'en retrouve dans les Petits Poèmes de Paul Bourget. C'est le suicide de Jeanne de Courtisols. Jeanne aime et se croit aimée. On la fiance d'autorité à un autre. Pour se conserver à celui qu'elle a choisi et qui tarde à se déclarer, elle cherche un refuge dans la mort. Elle boit du poison. Et tandis qu'elle agonise, celui qui, sans oser le dire, a répondu à son amour, expire de son côté, la poitrine trouée d'un coup de poignard.

Un autre trait bien connu et caractéristique du romantisme d'Alfred de Vigny, c'est la conception qu'il s'est faite du sort du poète dans la société moderne. Il l'a développée tout au long dans Stello. Il l'a mise à la scène dans Chatterton. Elle tient tout entière dans cette phrase lapidaire : « Le poète a une malédiction sur sa vie et une bénédiction sur son nom. » Cette sentence ne passa point inaperçue. Elle fut soigneusement recueillie par ceux qu'on a nommés, « les enfants perdus du romantisme », tous ces jeunes écrivains, aujourd'hui oubliés, qu'attirait

le mirage de la gloire et qui ne trouvaient que la désillusion. De main en main elle parvint au plus légitime héritier du romantisme, à Baudelaire, qui en a donné, dans les Fleurs du mal, un commentaire tout à fait conforme à l'esprit de Vigny et dont les termes mêmes sont empruntés parfois à Tàuteur d'Eloa. C'est la Bénédiction, par qui s'ouvre ou à peu près le recueil.

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes. Le Poète apparaît en ce monde ennuyé, Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes, Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié...

Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte^ Ou bien s'enhardissant avec tranquillité, Cherchent à qui saura lui tirer une plainte, Et font sur lui l'essai de leur férocité...

Sa femme se vante, « sur les places publiques, » de se faire adorer de lui comme une idole, de poser sur lui a sa frêle et forte main » dont les ongles iront chercher son cœur jusqu'au fond de sa poitrine :

Comme Un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,

J'arracherai ce cœur tout rouge de son sein,

Et pour rassasier ma bête favorite,

Je le lui jetterai par terre avec dédain î

Mais le Poète « joue avec le vent », « cause avec le nuage » ; il lève les yeux vers le Ciel où il voit « le trône splendide » qui lui est destiné, et il remerci(- Dieu de l'avoir voué à la douleur.

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme un divin remède à nos impuretés Et comme la meilleure et la plus pure essence. Qui prépare les forts aux saintes voluptés 1

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