LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
mort en exil, et que lui, M. de Vigny, portait encore au doigt l'anneau de cet oncle, je crus le moment venu de lui parler de confession et d'en finir cette fois.
Monsieur de Vigny, lui dis- je, je pars un de ces jours pour un assez long voyage, et je ne veux pas partir sans vous avoir donné l'absolution. Tout aussitôt il s'inclina, et me donna son plein consentement. Il prit un air extrêmement recueilli et, après la confession, il me dit ces propres paroles : « Je suis catholique, et je meurs catholique. » Après cette profession de foi, je lui donnai l'absolution. En ce moment il était impossible d'exiger davantage. Cet acte suprême fit sur lui la plus grande impression : il me prit la main, m'attira à lui, et m'embrassa en me disant avec une effusion de cœur inexprimable : « Ah I quelle bonne action vous venez de faire I » Je n'oublierai jamais cette parole et le ton dont elle fut prononcée.
Lorsque la fin parut approcher, M^^® d'Orville, craignant les lenteurs de la poste, courut elle-même chercher l'abbé Vidal. Mais le curé de Bercy ne voulut point reparaître au chevet du malade. « Je ne peux, dit-il, malheureusement y retourner, parce qu'il me croit parti, que je me suis moi-même un peu servi de ce prétexte pour brusquer, pour ainsi dire, la chose, et que vis-à-vis d'un homme de ce caractère, je ne puis avoir l'air d'avoir menti. D'ailleurs je vais partir véritablement. Je crois également que, si un autre prêtre se présentait, il en serait fort surpris et probablement heurté, ou peut-être même ne l'admettrait point. Il ne vous reste donc qu'à surveiller le moment, hélas ! et quand vous verrez que sa fin s'approche, lui faire donner l' extrême-onction par la paroisse. » Ainsi fut fait. Au témoignage de M}^^ d'Orville, ce sont encore les deux zélées domestiques qui prirent sur elles de le faire administrer.
Il leur avait parlé toute la nuit de diverses choses, mais souffrant beaucoup, et leur disant à chaque instant : « Priez pour moi, oh ! priez Dieu pour moi 1 » Puis, sur le matin, il n'avait plus pu parler. C'était alors qu'elles étaient venues nous dernander le prêtre. Vous pensez si nous courûmes I Pauvre M. de Vigny I II gémissait, il avait les yeux fermés ; il relevait et laissait retomber son bras, comme quelqu'un qui soufîre bien ou qui est accablé de douleur,Jet elles croyaient qu'il n'avait plus de connaissance, en quoi je pense qu'elles se trompaient, au moins en partie. Elles ont dit aussi qu'elles avaient cru comprendre que ses dernières paroles avaient été pour demander lui-même un prêtre. Dieu fasse que cela soit, en effet I Nous n'osâmes trop nous approcher ni lui parler, de peur de le contrarier...
Après l'extrême-onction, il gémit encore quelque temps, il fit plusieurs exclamations de douleur ; les ombres de la mort étaient sur son visage. Il tâcha d'articuler quelque chose, plusieurs fois, soit volontairement, soit involontairement, mais on ne put l'entendre. Enfin Sophie (l'une des servantes) tenta de lui faire prendre une tasse de lait, qu'il avala si bien que nous crûmes qu'il pourrait vivre encore un peu, et il parut s'assoupir tranquillement... M. de Pierres (un parent d'Alfred de Vigny), qu'on s'était hâté d'aller prévenir, mais qui se trouvait, je crois, fort loin, arriva alors, heureusement, mais ne put que recevoir bientôt son dernier soupir et lui fermer les yeux.
Tels sont les faits. Le récit qui en a été donné, aussi bien par M^^® d'Orville que par l'abbé Vidal, est sincère. Mais comment faut-il les interpréter? Il peut y avoir, et il y a eu en effet parmi les intimes amis d'Alfred de Vigny, deux opinions contraires sur l'attitude qu'il a eue à l'égard de la religion à ses derniers moments. Les uns ont admis, purement et simplem.ent, qu'il avait fait une mort chrétienne. C'est l'avis d'Auguste Barbier écrivant dans ses