‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 121 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

Je sais que vous gardez une place au Poète Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, Et que vous l'invitez à l'éternelle fête Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfers, Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers...

Ainsi proclamée, à la suite de Vigny, par Baudelaire, l'incompatibilité du poète et de la société, de l'idéal et de la vie, est devenue un dogme qu'ont repris et commenté tous ceux qui ont été, après lui et d'après lui, les inspirateurs les plus écoutés de la poésie française dans le dernier tiers du xix« siècle, par Verlaine, dans les Poètes maudits, par Mallarmé, dans l'Azur, dans les Fleurs, dans les Fenêtres, s'accrochant à toutes les croisées « d'où l'on tourne l'épaule à la vie », ou louant la terre maternelle d'avoir créé

... dans son sein juste et fort, Calices balançant la future fiole, De grandes fleurs avec la balsamique mort Pour le poète las que la vie étiole.

On peut dire dès lors que la tristesse de nos poètes modernes, qui ne se confond pas avec la tristesse romantique, mais qui s'y rattache et qui en dérive, remonte comme à une source lointaine, mais sûre, à la sensibilité d'Alfred de Vigny.

Si son influence s'était bornée à favoriser ces survivances plutôt fâcheuses du romantisme, il y n'aurait pas lieu de s'en féliciter. Mais elle s'est fait sentir dans d'autres directions où elle a été plus heureuse et n'a pas été moins féconde. Si nous avons eu au xix^ siècle une poésie philoso-

phique, c'est-à-dire une poésie traitant des grands sujets qui sont du domaine ordinaire des métaphysiques et des religions, de la \'ie et de la mort, de la liberté et du fatalisme, de la destinée de Thomme et du but assigné à l'humanité, et les développant non pas sous la forme d'une dissertation plus ou moins éloquente, d'un discours en vers à la façon de Voltaire, qui se rapproche lui-même sensiblement d'une épître de Boileau, mais sous une forme \Taiment poétique et pathétique, il est certain que nous le devons en grande partie à Alfred de Vigny. Chez plusieurs des écrivains qui ont été après lui les représentants les plus distingués du genre, nous retrouvons les sujets qu'il avait choisis, les thèmes qu'il affectionnait, et non seulement les images ou les mythes dont il a revêtu sa pensée philosophique, mais les idées maîtresses, le contenu et l'essence de sa philosophie même. Leconte de Lisle a repris dans Qaîn les tableaux et la thèse du Déluge, et dans la Bête écarlate la méditation du Mont des Oliviers, et dans V Incantation du loup certaines parties de la Mort du Loup, et dans une autre pièce le symbole qui, depuis les Destinées, est dans toutes les mémoires :

Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne. A quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir ? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir, Et qui mord le couteau de sa gueule qui saigne.

Et M™^ Ackermann, après Vigny, a fait parler Satan, et Jean Lahor, après lui, a maudit la femme sous le nom àeDalila, et mis dans la bouche du vieux Moïse les questions sans réponse dont il harcèle la divinité. Et tous les trois, Leconte de Lisle, et M™^ Ackermann, et Jean Lahor, ou bien Os ont proclamé l'indifférence, i'insensibQité, l'impassibilité de la Nature :

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