LIVRE SECOND — l'aRT
La nature se rit des souffrances humaines ; Ne contemplant jamais que sa propre grandeur, Elle dispense à tous ses forces souveraines Et garde pour sa part le calme et la splendeur.
La nature sourit, mais elle est insensible. Que lui font nos bonheurs ?
Elle n'a qu'un désir, la marâtre immortelle, C'est d'enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor... Mère a\ide, elle a pris l'éternité pour elle. Et nous laisse la mort ;
— Ou bien ils l'ont accusée et maudite :
Qui donc t'a pu créer, sphinx étrange, ô Nature, Et d'où te sont venus tes sanglants appétits ? C'est pour les dévorer que tu fais tes petits, Et c'est nous, tes enfants, qui sommes ta pâture.
Que t'importent nos cris, nos langueurs et nos fièvres ? Impassible, tranquille, et ton beau front bruni Par l'âge, tu t'étends à travers l'infini. Toujours du sang aux pieds et le sourire aux lèvres 1
Sois maudite, 6 marâtre !
Puisque d'un univers magnifique et sans borne Tu n'as pu faire qu'un tombeau !
— Ou bien encore, en de véhémentes prosopopées, ils nous l'ont montrée devançant les reproches de Thomme, écrasant de son mépris souverain l'être manqué, l'ébauche de créature qui refuse de se plier à sa loi :
Ah 1 ton orgueil a beau s'indigner et souffrir, Tu ne seras jamais en mes mains créatrices Que de l'argile à repétrir !
Et tous les trois aussi ils se sont heurtés au problème
du mal, et tous les trois ils ont protesté contré l'iniquité de la justice divine, et tous les trois ils ont abouti à cette résignation hautaine et silencieuse, à ce « pessimisme héroïque » dont Vigny, parmi d'autres, et peut-être avant les autres, leur avait ofïert le modèle.
La vie est ainsi faite. Il nous la faut subir.
Le faible souffre et pleure et l'insensé s'irrite ;
Mais le plus sage en rit, sachant qu'il doit mourir.
Jusqu'ici, en suivant les traces laissées par l'œuvre d'Alfred de Vigny dans la poésie du xix^ siècle, c'est l'influence du penseur que nous avons eu l'occasion de constater. Celle de l'artiste n'a pas été moins profonde. Nous avons noté déjà à plusieurs reprises l'horreur native de Vigny pour les confidences, pour les effusions lyriques, pour la littérature personnelle, le soin qu'il prend de mettre ses émotions les plus intimes au compte d'un tiers, d'incarner ses idées les plus chères en de grandes figures mythiques dont les aventures sont les transpositions poétiques des aventures de son âme. Que ces figures s'appellent Eloa ou Satan, Moïse ou Samson, qu'elles soient des créations de son esprit ou des emprunts à la légende, des personnages historiques ou des êtres surnaturels, elles ont toutes ce commun caractère de représenter autre chose qu'elles-mêmes. Vigny n'a fait nulle difficulté de le reconnaître. Mais pour éviter que trop facilement, et mênie sans avoir la peine d'écarter le masque, on ne le découvrît sous ses personnages, il a dû, à défaut des particularités morales, accuser les différences extérieures, et obtenir, dans l'espace et dans le temps, par une application systéliiatique de la couleur locale, le dépaysement et le recul