LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
Souvenirs personnels : « Nous sommes loin de la Mort du Loup, ce symbole élogieux de la mort muette et solitaire du stoïque ; mais j'aime mieux cette fm : elle est plus naturelle et plus humaine. » Les autres ont contesté que Vigny eût réellement adhéré à la foi catholique. Dès la première heure, l'exécuteur testamentaire du poète, Louis Ratisbonne, avait manifesté son étonnement qu'on eût appelé un prêtre, « disant que c'était contre la volonté de M. de Vigny et qu'il le dirait lui-même, s'il pouvait encore parler. » Depuis, il a confirmé cette protestation à plusieurs reprises, et donné de l'état d'esprit de son ami pendant ses derniers jours l'explication suivante :
Alfred de Vigny ne m'avait pas laissé ignorer la visite de l'abbé Vidal, à qui, simplement, il avait raconté sa vie : Je n'ai jamais compris et je ne saurais admettre que ce récit eût le caractère d'une confession... « De race religieuse », en effet, Alfred de Vigny n'avait pas manqué d'accueillir avec sa courtoisie de gentilhomme un prêtre qui lui faisait visite ; il n'aurait pas voulu offenser l'Eglise par des obsèques purement civiles, et son testament lui-même en fait foi ; en défendant que l'on prononçât aucun discours à ses obsèques, il ajoutait : « Il ne faut autour d'un cercueil que les prières de l'Eglise et les larmes des cœurs fidèles. >- Mais il a persisté jusqu'au bout, j'en demeure convaincu, dans la fermeté de ses opinions philosophiques ; il est mort comme il a vécu, incrédule au dogme et stoïcien.
Qui a raison, et que faut-iî conclure? Ni l'une ni l'autre thèse ne s'impose avec la clarté de l'évidence. Il est incontestable qu'Alfred de Vigny a reçu l'absolution de l'abbé Vidal et l'extrême-onction d'un prêtre de la paroisse A-t-il, de son propre mouvement, sollicité l'une selon les rites ordinaires de la pénitence ? A-t-il demandé qu'on
lui apportât l'autre ? Il paraît, d'après les circonstances extérieures, bien difficiles de l'affirmer. A plus forte raison est-il difficile de se porter garant des dispositions de son cœur. C'est un secret qui demeure entre sa conscience et lui. Il y aurait de l'outrecuidance à prétendre résoudre un problème dont les données les plus importantes nous échappent. Il est vain, pour ne pas dire inconvenant, de l'agiter. Tenons-nous-en à ce qui ne peut être mis en doute. De quelque façon et dans quelques sentiments que Vigny soit mort, il est certain, pour qui a bien lu son œuvre, qu'il a vécu selon la maxime énoncée par Ratisbonne, « en incrédule et en stoïcien». Et, dans cette œuvre, ce qui nous intéresse, — que sa mort, au surplus, ait ou non, infligé un démenti à sa vie, — c'est le tour particulier qu'un grand et sincère esprit comme le sien a pu donner à des opinions religieuses et philosophiques qu'il est plus aisé de désigner d'un mot que de définir dans leur nuance et leur détail. On a essayé, dans ce chapitre, de montrer quelle avait été, chez Alfred de Vigny, la nuance de l'incrédulité. Il reste à préciser quelle a été celle du stoïcisme.