‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 15 sur 128 · CHAPITRE II LE STOÏCISME · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LE STOÏCISME

Il n'est pas un lecteur d'Alfred de Vigny qui ne garde dans sa mémoire le poème de la Mort du Loup, et surtout les beaux vers, chargés de sens et gravés comme par le ciseau d'un lapidaire, qui lui servent de conclusion :

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,

Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes I

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,

C'est vous qui le savez, sublimes animaux 1

A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse,

Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

— Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur I

Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,

A force de rester studieuse et pensive.

Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t'appeler.

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Un mot, dans cette tirade, a frappé et retenu l'attention. C'est cette épithète de « stoïque » par laquelle le poète

caractérise l'attitude de la bête mourante, qu'il propose comme un modèle à la conduite humaine. Il a semblé qu'elle résumait admirablement la doctrine morale diffuse dans son œuvre tout entière. On parle couramment, et comme d'un point hors de discussion, du « stoïcisme » d'Alfred de Vigny. Ce n'est pas à dire qu'on ait tort, mais qu'entendon au juste par là? On sait le danger de ces étiquettes abstraites, qui englobent sous une même rubrique l'infinie variété, pour ne pas dire la diversité, des idées et des hommes. Pour savoir ce qu'est véritablement le stoïcisme d'Alfred de Vigny, il faut mettre sous ce mot des faits, des sentiments et des pensées. C'est le moyen, en limitant exactement la portée du terme, d'en préciser à la fois et d'en enrichir le sens.

Avant de dire ce qu'est le stoïcisme de Vigny, disons d'abord ce qu'il n'est pas. Le stoïcisme, au sens antique et technique du mot, est un système philosophique complet et fortement lié. Il comprend tout ensemble une physique et une théodicée, une logique, une morale et une métaphysique. Les idées d'Alfred de Vigny sont loin d'avoir une telle ampleur et une telle cohésion. Et si l'on entrait dans le détail, on verrait qu'elles sont le plus souvent en désaccord profond avec les principes du stoïcisme. Les Stoïciens croyaient à la Providence ; ils n'auraient jamais songé à l'accuser et à la maudire. Ils étaient convaincus que la divinité nous aime et veut notre bien. Comme ils identifiaient Dieu avec l'univers, ils devaient logiquement admettre et ils admettaient en effet que l'univers était parfait, comme Dieu lui-même. L'existence du mal, qui

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