LIVKE PREMIER — LA PENSÉE G
choquait si fort Alfred de Vigny, ne les troublait point. Ils y voyaient, non pas une discordance, mais un élément de l'universelle harmonie. Ils pensaient que le bonheur ne dépend que de la sagesse, et que la sagesse consiste à suivre la nature, c'est-à-dire à se soumettre aux lois de la conscience, qui sont au fond les lois qui gouvernent le monde. Le sage, quoi qu'il arrive, disaient les paradoxes stoïciens, est heureux : il a la liberté, il a la fortune, il a la royauté ; il a même la santé, ajoutait ce pincesans-rire d'Horace, sauf quand il souffre d'un rhume de cerveau.
Cette doctrine, dont il est facile de faire sourire, a été une des grandes forces morales du monde antique. Elle a permis, en des temps troublés, à des âmes généreuses de supporter le poids des malheurs privés et des calamités publiques, de vaincre la douleur, de se raidir contre le despotisme. C'est elle qui a soutenu les Brutus et les Caton, les Thraséa et les Helvidius. Vigny avait appris sur les bancs du collège les noms et l'histoire de ces grands hommes. Mais la philosophie dont ils se réclamaient, la connaissait-il ? Le stoïcisme, pour nous, c'est le Manuel d'Epictète, ce sont les Pensées de Marc-Aurèle. Vigny a mis l'un — c'est Marc-Auréle — au nombre de « ses saints, comme saint Socrate ». Il cite souvent dans sa correspondance la maxime d'Epictète : « Souffre et abstiens-toi. » Mais il n'est pas bien sûr qu'il ait feuilleté les Pensées. Si on ne peut pas le nier, on ne peut pas l'affirmer non plus. Il a lu le Manuel. Il en a fait quelques extraits dans son Journal intime : il recopie et semble reprendre à son compte la célèbre invocation par laquelle se clôt le livre : « Grand Jupiter, et vous, puissantes Divinités, conduisez-moi partout où vous avez arrêté dans vos décrets que je dois aller. Je suis prêt à vous suivre constamment En effet,
quand je m'obstinerais à vous résister, il faudrait toujours vous suivre malgré moi. » Mais il semble bien qu'il ait fait cette lecture assez tard, — vers 1840, sans doute, — et qu'il y ait cherché moins les principes directeurs de sa vie morale que la confirmation de ces principes déjà choisis et arrêtés. Le stoïcisme proprement dit ne l'intéresse que dans la mesure où il coïncide avec ses propres idées sur la réserve silencieuse qui lui paraît devoir être la seule attitude du sage. « L'impassibilité, dit-il, la résignation à la fatalité, c'est tout le stoïcisme antique.» Le réduire à cette formule, c'est lui faire tort, et c'est assez montrer qu'on ne le comprend point, puisqu'on méconnaît ce qui en fait l'essence et la grandeur : la libre, volontaire et joyeuse adhésion aux lois de la nature, aux lois de la vie, jusques et y compris la loi de la mort. « 0 univers ! s'écriait Marc-Aurèle, tout ce qui te convient m'accommode. Tout ce qui est de saison pour toi ne peut être pour moi ni prématuré ni tardif. 0 Nature! ce que tes saisons m'apportent est pour moi un fruit toujours mûr » ; et c'est aussi comme un fruit arrivé à son point que l'homme doit se détacher de ce monde, « comme l'olive mûre qui, en tombant, semble bénir la terre qui l'a portée et rendre grâce à l'arbre qui la produisit ».
Il faut donc bien se garder de confondre le stoïcisme de Vigny et le stoïcisme antique. Si la doctrine morale professée par l'auteur de Servitude et Grandeur militaires et des Destinées mérite le nom de stoïcisme, c'est seulement en tant qu'on peut appeler stoïcisme toute doctrine qui tend à prémunir l'homme contre les défaillances de sa nature morale ou physique, qui bande fortement les ressorts de sa volonté. Et cette doctrine, ce n'est pas des livres qu'elle lui est venue, mais de l'expérience et de la réflexion Lui-même nous l'a dit dans son Journal (je complète
d'après le manuscrit le texte tronqué dans l'édition de Ratisbonne) :
La sévérité froide et un peu sombre de mon caractère n'était pas native. Elle m'a été donnée par la vie. Ce fut comme une réaction contre la dureté avec laquelle je fus traité. Une sensibilité extrême, refoulée dès l'enfance par les maîtres et à l'armée par les officiers supérieurs, demeura enfermée dans le coin le plus secret de mon cœur. Le monde ne vit plus, pour jamais, que les idées, résultat du travail prompt et exact de l'intelligence.
Ces idées d'Alfred de Vigny — je parle de ses idées morales, — comment se sont-elles formées et quelles sontelles? Voilà ce qu'il y a lieu maintenant d'examiner.
Quand on étudie, par quelque côté que ce soit, Alfred de Vigny, il faut toujours en revenir à ce point qu'il était né gentilhomme. On a vu ce que cette naissance lui avait causé, d'après son propre aveu, de souffrances et d'amertumes. Il convient de montrer aussi ce qu'elle eut pour lui d'excellent. Elle lui valut d'avoir, de très bonne heure et à un très haut degré, le sentiment de l'honneur du nom. Ce sentiment se confond parfois avec une vanité assez étroite et puérile. Heureusement pour lui, Vigny tenait de sa naissance un avantage bien plus précieux encore Il était le fils d'une femme supérieure, d'une mère admirable, Elle ne l'éleva pas seulement en gentilhomme, elle l'éleva en honnête homme et en homme d'honneur. Elle trempa son corps, et elle trempa aussi son âme. Il faut relire encore (Quelques passages de ces Conseils à mon ffls, dont
il a été question au chapitre précédent. Il n'y a pas de document qui fasse mieux comprendre quelle a été la formation morale d'Alfred de Vigny. Toute l'éducation que lui donna sa mère visait à exalter sa volonté.
On t'a déjà dit : il faut vivre selon la nature, et l'homme n'est heureux qu'en jouissant de ses facultés. Mais cette nature, ou l'être éternel qui l'a créée et qui nous a donné un corps matériel, y a joint aussi une faculté intellectuelle qu'on appelle l'âme ; l'un et l'autre sont si intimement unis pendant cette vie qu'ils agissent continuellement l'un sur l'autre. La volonté est ou doit être la plus forte ; car nous ne pouvons marcher, toucher, regarder, sans sa permission ; elle nous est visiblement donnée pour gouverner nos sens, elle doit tendre à les fortifier, à les conserver et non à les détruire. Puisque, pour remplir le but de la création, il faut que l'homme produise son semblable, il doit donc arriver à sa perfection auparavant. Si donc, méconnaissant sa puissance, l'âme est assez faible pour se laisser gouverner par les sens, si l'esclave qui doit obéir veut commander, s'il oublie et méprise sa souveraine, alors tout l'ordre est interverti ; c'est une révolte démagogique dont les conséquences ne tendent ni au bien général ni au nôtre, mais plutôt à la destruction de l'espèce. Ne souffre pas cette usurpation, et que, dans toutes tes actions, la raison soit la maîtresse et gouverne.
Mais pour tendre la volonté de l'adolescent qu'elle ne voyait pas sans une secrète anxiété, jeté seul, de si bonne heure, dans la vie et dans la vie militaire, exposé à tous les périls et assailli par toutes les tentations, M"® de Vigny ne trouva pas de plus puissant ressort que le sentiment de ce qu'il devait à sa naissance et à son rang, que le sentiment de l'honneur.