LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
Tu entendras dire à des gens bassement envieux que la noblesse n'est rien, que tous les hommes sont égaux ; d'autres, d'un orgueil outré, regretteront le temps où le noble pouvait tuer impunément celui qui avait osé lui parler avec insolence. La vérité est au milieu de ces exagérations. Devant la loi, tous les hommes sont égaux ; tous ont le même droit d'être protégés par elle, et personne n'a le droit de se faire justice à soi-même, hors le cas d'une légitime défense ; nul ne doit non plus mépriser ni humilier celui qui n'est pas noble ; mais la noblesse est quelque chose. C'est un titre écrit que le souverain conféra pour des services rendus à l'Etat. Ce titre, en rappelant ces services au souvenir des concitoyens, est un objet d'émulation pour tous par la considération très légitime qui le suit ; mais son plus beau titre est l'obligation qu'il impose de valoir mieux qu'un autre, d'être plus fidèle à son roi, d'une probité plus délicate, plus lent à donner sa parole, plus fidèle à l'observer. « Si la vérité était bannie de la terre, disait Louis XII, elle devrait se trouver dans la bouche d'un roi. » Il aurait dû ajouter : et dans celle d'un gentilhomme 1 Nos pères étaient tellement délicats sur ce point que le seul soupçon de mensonge était puni de mort. On disait : « Un démenti vaut un soufflet, et un soufflet un coup d'épée » ; ce qui prouve combien le mensonge était regardé comme un vice bas et odieux.
Pour être un homme d'honneur, il faut être capable, à l'occasion, de sacrifier à son honneur ses plaisirs, ses intérêts ou sa vie. Dans le train ordinaire des choses, il faut s'interdire toutes les faiblesses, toutes les compromissions, tous les abandons qui peuvent amoindrir l'idée qu'on veut donner de soi aux autres et l'idée qu'on se fait de soi-même. Cela ne va pas sans lutte et sans effort. Mais, de toute son autorité et de tout son pouvoir, M°^^ de Vigny s'était appliquée à enfoncer dans la conscience de son fils la conviction de l'utilité, de la nécessité, de la
bonté de l'effort. Elle avait prévu et refuté d'avance les révoltes de la nature, qui répugne à l'effort parce que l'effort lui semble incompatible avec le bonheur.
A cette objection je réponds qu'aucun bien ne s'acquiert sans efîort ; que ce n'est pas en un jour qu'on se corrige des défauts graves ; que le plaisir qu'on ressent à triompher de soi-même donne le courage de persister et d'ajouter tous les jours de nouvelles victoires à la première : peu à peu les bonnes habitudes remplacent les mauvaises, le caractère se forme, il ne peut plus varier ; on fait naturellement et avec grâce ce qu'on faisait d'abord avec contrainte ; c'est alors qu'on jouit de la paix intérieure, et alors seulement qu'on peut dire avec fierté : je suis homme.
L'éducation qui s'inspire de pareils principes est en effet une éducation virile et une excellente préparation à la vie. Mais la grande éducatrice de Vigny, celle qui mit sur lui la dernière empreinte, et la plus profonde, ce fut l'armée, à laquelle il appartint nominalement pendant quatorze ans, effectivement pendant onze, de 1814 à 1824, de sa dix-septième à sa vingt-huitième année. Années de jeunesse, années décisives, pendant lesquelles le caractère se façonne et prend son pli définitif.
L'armée que Vigny a connue est l'armée de la Restauration. C'est une armée qui n'a pas inscrit sur ses drapeaux de victoires éclatantes. Son unique campagne, ce fut la guerre d'Espagne ; son plus glorieux fait d'armes, la prise duTrocadéro. Elle ne rendit pas au pays de plus utile service que de conserver l'esprit militaire hérité des armées de la Révolution et de l'Empire, cet esprit de discipline, d'endurance et de désintéressement qui faisait, selon le mot de Vigny, des régiments autant de couvents nomades et des soldats des espèces de moines, ayant fait vœu, eux aussi.