LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
d'obéissance et de pauvreté. Elle était commandée par de jeunes officiers sortis des rangs de la noblesse, remarquables en général, « par leur fatuité confiante, désœuvrée et ignorante, fumeurs et joueurs, attentifs seulement à la rigueur de leur tenue, savants sur la coupe de leur habit, orateurs de cafés et de billard, dont la conversation ne se distinguait de la conversation ordinaire des jeunes gens du grand monde que parce que les banalités y étaient un peu plus grossières » ; et aussi par les survivants de l'épopée impériale, de vieux officiers sortis du rang, « dont le dos voûté avait encore l'attitude d'un dos de soldat, chargé d'un sac plein d'habits et d'une giberne pleine de cartouches. » Vigny n'aima point l'espèce des jeunes officiers, encore qu'il en fît partie. Il s'écartait d'eux volontiers pour se rejeter dans le recueillement solitaire et dans l'étude. En revanche, il s'attacha aux soldats, en qui il trouvait dans sa pureté le caractère militaire, « simple, bon et patient. » Surtout, il se prit d'affection pour ces vieux capitaines à cheveux gris ou à moustache blanche, pleins de souvenirs d'Egypte, d'Italie et de Russie, qu'il n'était pas difficile de leur faire conter.
Pour tirer parti de ce qui m'entourait, je ne perdais nulle occasion d'écouter; et le plus habituellement j'attendais les heures de promenade régulière, où les anciens officiers aiment à se communiquer leurs souvenirs. Ils n'étaient pas fâchés, de leur côté, d'écrire dans ma mémoire les histoires particulières de leur vie, et trouvant en moi une patience égale à la leur et un silence aussi sérieux, ils se montrèrent toujours prêts à s'ouvrir à moi. Nous marchions souvent le soir dans les champs, ou dans les bois qui environnaient la garnison, ou sur le bord de la mer, et la vue générale de la nature, ou le moindre accident de terrain, leur donnait des souvenirs inépuisables : c'était une bataille navale, une
retraite célèbre, une embuscade fatale, un combat d'infanterie, un siège, et partout des regrets d'un temps de dangers, du respect pour la mémoire de tel grand général, une reconnaissance naïve pour tel nom obscur qu'ils croyaient illustre, et, au milieu de tout cela, une touchante simplicité de cœur qui remplissait le mien d'une sorte de vénération pour ce mâle caractère, forgé dans de continuelles adversités et dans les doutes d'une position fausse et mauvaise.
Ce n'est pas naturellement, dans les. compagnies rouges, où d'ailleurs il ne fit que passer, c'est dans la garde et aussi, quand il eut été aiïecté au 55^ de ligne, dans les rangs dédaignés et pauvres de l'infanterie, que Vigny connut ces hommes de caractère antique, comme il les appelle encore ; et au-dessous de ces vieux lieutenants et de ces vieux capitaines, il trouva des sous-officiers également blanchis sous le harnais, dont il a crayonné le type dans l'adjudant de la Veillée de Vincennes, vieux braves, esclaves de la consigne, scrupuleux dans le métier, capables de se brûler la cervelle pour avoir été mis à la salle de police, vrais puritains de l'honneur, ayant servi vingt ans, trente ans, fait maintes campagnes et accompli maintes actions d'éclat sans être allés plus haut que le grade de sergent, dénués d'ambition, exempts de vanité, n'ayant jamais rêvé plus belle récompense qu'un fusil à capucines d'argent ou la croix. Si l'on entend par stoïcisme la fidélité au devoir, sans aucune espérance de gloire ni de fortune, la résignation à son sort, l'habitude de souffrir en silence, ces hommes étaient des stoïciens sans le savoir. Tel était assurément le cas du bon adjudant. Mais, tout au moins parmi les officiers subalternes, plus d'un, sous un uniforme obscur, sous une apparence réservée et froide, cachait non seulement la sensibilité profonde que Vigny