‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 19 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

attribue aux hommes de guerre, mais une âme de penseur et de philosophe. Ceux-là, c'étaient des stoïciens conscients. Ainsi ce capitaine Renaud que, le soir du 27 juillet 1830, l'auteur de Servitude et Grandeur militaires retrouva, après l'avoir longtemps perdu de vue, sur un banc de pierre du boulevard qu'il occupait avec sa compagnie, traçant des lignes et des ronds sur le sable avec une canne de jonc.

Le capitaine Renaud était un homme droit et sévère et d'un esprit très cultivé, comme la Garde en renfermait beaucoup à cette époque... Sans ambition, et ne voulant être que ce qu'il était, capitaine de grenadiers, il lisait toujours, ne parlait que le moins possible et par monosyllabes. Très grand, très pâle et de visage mélancolique, il avait sur le front, entre les sourcils, une petite cicatrice assez profonde qui souvent, de bleuâtre qu'elle était, devenait noire, et quelquefois donnait un air farouche à son visage habituellement froid et paisible... Ce n'était pas seulement un homme expérimenté dans la guerre ; il avait encore une connaissance si vraie des plus grandes affaires pohtiques de l'Europe sous l'Empire, que l'on ne savait comment se l'expliquer.

Ce n'est pas ici le lieu de raconter l'histoire de sa vie, ni par quelle série de déceptions et de renoncements il arriva à l'austère sagesse dont il faisait profession. Il suffira de rappeler sa mort. « Pour tuer cet homme qui avait tant vu et tant souffert, dont la poitrine' était bronzée par vingt campagnes et dix blessures, éprouvée à la glace et au feu, passée à la baïonnette et à la lance, il ne fallut que le soubresaut d'une de ces grenouilles des ruisseaux de Paris qu'on nomme gamins... » Du coup d'un pistolet d'arçon chargé d'une bille d'agate, et tiré à deux mains.

un insurgé en herbe lui cassa la cuisse. Il languit quinze jours et mourut. Mais dès la première heure il avait pardonné à son meurtrier, et par son testament il prit soin d'assurer son avenir. Son dernier mot fut pour demander qu'on lui fermât la bouche. Il craignait qu'à la fin la souffrance, la faiblesse et le délire ne lui arrachassent quelque plainte. Il voulait mourir stoïquement, comme il avait vécu.

On pourrait facilement, s'il était nécessaire, montrer que ce caractère stoïque — consciemment stoïque ou inconsciemment, peu importe, que Vigny attribue au vieil adjudant et au capitaine Renaud, est celui qu'il a donné à tous les soldats qu'il a mis en scène, qu'il s'agisse du Trappiste des Poèmes, du capitaine au long cours du Cachet rouge, ou de l'amiral Collingwood. C'était là, pour lui, le trait essentiel et distinctif d'une physionomie miUtaire. Et son stoïcisme,— s'il a son origine profonde et lointaine dans le sentiment inné de l'honneur et de la dignité personnelle, sentiment cultivé et renforcé par l'éducation qu'il a reçue de sa mère, n'est devenu une conception morale positivement arrêtée qu'après qu'il eut traversé l'armée et marché sur les routes de France, côte à côte avec les humbles héros dont il a imité les vertus. La résignation silencieuse concordait chez lui avec les habitudes de vie recueilhe, méditative et relativement solitaire qu'il avait prises dès sa jeunesse. Il se trouva de plus en plus porté à la solitude par l'instinct d'une sensibilité délicate, et même un peu ombrageuse, par l'activité de sa pensée, qui trouvait assez d'aliment en elle-même, sans avoir besoin d'en aller chercher au dehors.

Page 1