LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
par l'élévation de son esprit, qui répugnait aux divertissements frivoles et aux conversations banales. Il y fut contraint par les circonstances, par la médiocrité de sa fortune, par la mauvaise santé de sa femme, par la nécessité de prolonger les séjours au Maine-Giraud, favorables à l'état de M™® de Vigny, moins dispendieux aussi que les séjours à Paris. Il en souffrait à certains égards, car il n'aimait pas la campagne. Elle lui causait une impression de tristesse ; elle lui mettait réellement la mort dans l'âme. Le silence des champs lui faisait mal. Les arbres noirs mi semblaient des cyprès plantés sur des tombes. Il suivait le mouvement de son siècle ; il était pour les grandes villes. Il aurait voulu y habiter toujours, parce que, disait-il, c'est là seulement qu'on vit. Il pensait sans doute que c'est là seulement qu'on trouve ce qui alimente la vie de l'esprit, les livres, les journaux, les bibliothèques, les entretiens où les intelligences s'aiguisent les unes sur les autres. Il n'ignorait pas, au surplus, ce qu'avant lui Descartes et Chateaubriand avaient éprouvé, l'un avec allégresse, l'autre avec douleur, qu'on peut rester solitaire au milieu du tumulte des hommes, et contempler leurs agitations sans y prendre part. Il ne s'y sentait nullement disposé. Il avait intellectuellement horreur de la multitude ; il la jugeait hostile à toute espèce de supériorité. « 0 multitude, multitude sans nom ! vous êtes ennemie des noms !... A peine avez-vous fait une gloire, vous la trouvez trop haute et vous la minez sourdement, vous la rongez par le pied et par la tête jusqu'à ce qu'elle retombe à votre niveau. Votre unique passion, c'est l'égalité, ô multitude !» Et il avait horreur aussi de la multitude en chair et en os, de la foule qui marche avec tristesse, sur les places publiques et le long des rues, qui s'en va, « l'œil vague et la bouche béante »,
incapable de s'arrêter sur sa route perpétuelle qui ne mène nulle part. II la regardait par moments avec « une sympathique pitié » :
Ne vous semble-t-il pas voir la funèbre marche des corps qui seront éveillés à Josaphat et, à demi animés, iront devant eux, sans savoir où, les yeux entr'ouverts et aveugles ? Oh 1 quelles fêtes sans joie ! quels regards sans espérance 1 Quels mouvements sans but 1 combien tout cela est digne de commisération 1
Mais il se reprenait vite, et contre la médiocrité du temps et des hommes, il cherchait un refuge dans l'isolement. « Oh 1 fuir I fuir les hommes ! et se retirer parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille ! » Il trouvait dans la solitude non seulement une secrète satisfaction de son orgueil, mais encore, mais surtout, le calme de l'âme et une véritable volupté. Personne n'a dit plus poétiquement que lui le charme que l'on éprouve à se sentir seul éveillé et attentif dans une maison endormie.
Les heures de la nuit, quand elles sonnent, sont pour moi comme les voix douces de quelques tendres amies qui m'appellent et me disent l'une après l'autre : Qu'as-tu ?
Jamais je ne les entends avec indifférence... Ce sont les heures des Esprits, des Esprits légers qui soutiennent nos idées sur leurs ailes transparentes et les font étinceler de clartés plus vives.
Je sens que je porte la vie librement durant l'espace du temps qu'elles mesurent ; elles me disent que tout ce que j'aime est endormi, qu'à présent il ne peut arriver malheur à qui m'inquiète. Il me semble alors que je suis seul chargé de veiller et qu'il m'est permis de prendre sur ma vie ce que je voudrai du sommeil. Certes, cette part m'appartient, je la dévore avec joie, et je n'en dois pas compte à des yeux