‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 21 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

fermés. Ces heures m'ont fait du bien. Il est rare que ces chères compagnes ne m'apportent pas, comme un bienfait, quelque sentiment ou quelque pensée du Ciel.

Il comptait parmi les « heures néfastes » celle de l'aube, qui ne ramenait pour lui que l'afTliction et l'ennui, « parce qu'elle éveOle tous les cris de la foule, pour toute la démesurée longueur du jour ». Il ne retrouvait la vie qu'avec la nuit. Cette vie que lui rendait « le calme^ adoré des heures noires », c'est la vie intérieure, la vie de^l'âme. Vigny est de nos grands poètes le plus méditatif et le plus réfléchi. Le travail incessant de sa pensée sur ellemême a eu en grande partie pour effet d'approfondir et d'élargir ce stoïcisme dont les premiers linéaments avaient été déposés en lui par l'éducation et par la vie. Il se convainquit de plus en plus que le monde est mal fait, que la création est une œuvre manquée, « un monde avorté » ; mais de plus en plus aussi il se convainquit de l'inutilité des récriminations et des plaintes. Il est inutile de se plaindre à Dieu, qui ne veut pas nous entendre, ou, s'il nous entend, ne daigne pas nous répondre. Il est inutile de demander des consolations à cette puissance mystérieuse que les poètes aiment à prendre pour la confidente de leurs douleurs et de leurs joies, dont ils attendent le baume qui guérira leurs peines, en qui ils saluent une mère. La Nature, celle du moins que Vigny fait parler, n'est pas une mère, pas même une marâtre ;

On me dit une mère, et je suis une tombe ; Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe. Mon printemps ne sent pas yos adorations...

La Nature, — et la pensée de Vigny se rapproche ici singulièrement de la pensée de Pascal, avec qui elle a

une affinité qui n'est pas seulement le fait du hasard, — la Nature n'est qu'un système de forces brutes et aveugles qui nous écrasent sans même savoir ce qu'elles font. Elle est belle, sans doute, et le poète avoue que ses yeux lui « trouvaient des charmes ». Mais sa beauté même, cette beauté triomphante et imperturbable, cette beauté toujours renouvelée et toujours jeune, est une dérision de notre brièveté et de notre fragilité. Comme il s'est détourné du Dieu qui ne parle pas, Vigny se détourne aussi de la nature sans âme, de la nature « stupide », de cette « décoration » dont la durée insolente est une perpétuelle insulte à notre caducité. Il est, bon gré, mal gré, toujours ramené et réduit à lui-même; il comprend que l'homme, en ce monde et au delà, ne peut et ne doit compter que sur lui. Le seul refuge après l'abandon de Dieu, la seule défense contre l'importunité et la vulgarité des hommes, c'est la solitude, la « sainte solitude », acceptée, aimée, voulue. C'est ce qu'exprime d'un mot une belle image dont il avait songé à faire un poème.

L'homme voit l'inertie de Dieu refuser de lui faire connaître

le mot de l'énigme de la création et de le défendre de la

colère inconnue d'en haut qu'il sent planer sur sa tête.

A côté de lui, une multitude méchante et aveugle le presse,

e heurte, le blesse sans cesse.

Qui soutiendra ce roc contre les coups qui assiègent son pied et son front ?

Sa force même, son poids, son immobilité. Qu'il ne donne que peu de prise au vulgaire sur lui, qu'il aime la solitude, le silence, la fortune modérée, la bienfaisance cachée, l'intimité affectueuse. Qu'il sache fermer les routes insensées à son imagination, et que, devant les pas de cette foule, sa forte volonté fasse tomber une herse.

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