‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 22 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

On retrouve dans ce passage, — est-ce un souvenir? est-ce une rencontre? — à peine effleurée ou indiquée, la comparaison, courante dans l'école stoïcienne, du sage au cap ou au roc inébranlable sous l'assaut des vagues furieuses. La métaphore que Vigny ajoute ou substitue à la métaphore chère à Senèque et à Marc-Aurèle n'a pas seulement le mérite d'habiller de neuf une antique maxime. Elle a quelque chose de militaire et de féodal qui convient à la nuance particulière de son stoïcisme. Elle en est le symbole le plus original et le plus exact.

Il y a dans la doctrine morale d'Alfred de Vigny, comme dans toute doctrine qui exalte la volonté, quelque chose de fort. N'y a-t-il pas aussi en elle quelque chose de sec et de dur ? N'est-ce pas une forme de l'égoïsme ? non pas de l'égoïsme plat, grossier, offensant, mais d'un égoïsme discret, poli, raffiné, délicat, un de ces égoïsmes distingués faits pour être savourés à deux ou à trois? Se retirer et se replier sur soi, se mettre en boule comme un animal qu'on attaque, réduire sa surface, diminuer ses contacts avec la vie, pour diminuer par là les risques de meurtrissure et de souffrance, c'est intérêt bien entendu, c'est prudence, c'est, si l'on veut, sagesse : ce n'est pas un idéal qui soit digne d'une âme bien née et d'un noble caractère. Aussi n'est-ce pas l'idéal d'Alfred de Vigny. Le stoïcisme qu'il professe n'est pas une justification de l'indifférence ou le ipasque élégant (ie l'égoïsme. Il n'exclut pas le dévouement aux grandes idées et aux nobles causes. Il n'exclut pas l'enthousiasme. « Aimer, inventer, admirer, a dit dans son Journal Alfred de Vigny, voilà ma vie. » Sans entho usiasme

comment aurait-il aimé, admiré, créé, et dès lors qu'aurait valu pour lui la vie? «Le jour, a-t-il dit encore, où il n'y aura plus parmi les hommes ni enthousiasme, ni amour, ni adoration, ni dévouement, creusons la terre jusqu'à son centre, mettons-y cinq cent milliards de barils de poudre, et qu'elle éclate comme une bombe au milieu du firmament ! » Et de l'enthousiasme il ne séparait pas la pitié. S'il se proposait, dans ses livres, de renverser et de fouler aux pieds les illusions qui troublent la vue des hommes, ce n'était pas pour laisser le champ libre aux basses passions et aux haines viles, c'était pour élever, « sur ces débris, sur cette poussière, la sainte beauté de l'enthousiasme, de l'amour, de l'honneur, de la bonté, la miséricordieuse et universelle indulgence qui remet toutes les fautes, et qui est d'autant plus étendue que l'intelligence est plus grande ». Mais peut-être, au fond de son âme, plus haut encore que l'enthousiasme, élevait-il la pitié. Il la regardait comme « la plus grande puissance qui fût capable de relever l'idéal et de créer la foi. « Il avait horreur des âmes dures et des cœurs inexorables. On sait déjà ce qu'il pensait des théories de Joseph de Maistre Il n'avait pas moins d'aversion pour les théories — et les actes — de Robespierre et de Saint-Just. Les fanatiques, de quelque parti qu'ils fussent, lui paraissaient des fous furieux, et les massacreurs, des assassins et des criminels, qu'il s'agît de la Saint-Barthélémy ou des septembrisades, de Jacques Clément, de Ravaillac ou de Louvel, du baron des Adrets et du sieur de Monluc ou de Jean-Paul Marat et d'Euloge Schneider. Il ne concevait pas qu'on pût faire le bonheur de l'humanité en répandant le sang innocent, et la conduire à la félicité par la terreur. La vie humaine était pour lui quelque chose à quoi il était interdit de toucher, le feu sacré, le feu trois fois saint que

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