‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 23 sur 128 · LIVRE PRE:\IIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PRE:\IIER — LA PENSÉE

le Créateur seul a le droit de reprendre. Ce droit, il le contestait même à la justice, et nul homme, selon lui, ne devait avoir l'audace de l'usurper. Les créations favorites de sa poésie, celles où il a mis tout son cœur, ce sont des âmes de pitié et de tendresse, qui se penchent sur la souffrance pour la consoler : c'est Eloa, c'est Kitty Bell, c'est la mystérieuse Eva de la Maison du Berger. C'est à elles qu'il faut demander la pensée profonde et l'intime conviction de leur auteur. Mais est-il nécessaire d'interroger ? et son secret, ne l'a-t-il pas révélé lui-même ? Il nous a déclaré solennellement, dans un vers justement célèbre, qu'il avait aimé par-dessus tout la majesté des souffrances humaines ; et dans ce vers, il a ajouté que se trouvait inclus le sens de tous ses poèmes philosophiques, et le dernier mot de sa philosophie même.

Le stoïcisme d'Alfred de Vigny, cette ferme doctrine qui, sous une enveloppe austère abrite plutôt qu'elle ne cache les plus nobles qualités de cœur, a trouvé son expression la plus haute dans ce que le poète a lui-même appelé « la religion de l'honneur ». Il avait conçu le dessein d'écrire un livre qu'il aurait intitulé le Code de l'honneur. C'aurait été, dit-il, « le catéchisme de la religion m.âle qui est en nous, religion secondaire qui s'accorde en tous points avec la religion chrétienne, et avec ce que les autres ont de beau, car c'est la justice, la charité, la dignité humaine. » Ce livre est resté à l'état de rêverie, comme tant d'autres projets qu'il avait caressés et qu'il n'essaya même pas de réaliser. Nous en avons du moins la substance dans les dernières pages de Servitude et Grandeur mili-

taires. Il est impossible, en terminant ce chapitre, de ne pas les rappeler, car elles en sont la conclusion naturelle. Dans le naufrage universel des croyances qui lui paraît être le grand malheur de son époque, le penseur s'est demandé à quel débris pouvaient encore se rattacher des mains généreuses, ce que pour les hommes de notre temps il y avait encore de sacré. Quand tout lui semblait s'effondrer et s'abîmer autour de lui, il a cherché un point d'appui, et il croit l'avoir trouvé.

Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une pensée confuse ; c'est un sentiment né avec nous, indépendant des temps, des lieux et même des religions ; un sentiment fier, inflexible, un instinct d'une incomparable beauté, qui n'a trouvé que dans les temps modernes un nom digne de lui, mais qui déjà produisait de sublimes grandeurs dans l'antiquité, et la fécondait comme ces beaux fleuves qui, dans leur source et dans leurs premiers détours, n'ont pas encore d'appellation. Cette foi, qui me semble rester à tous encore et régner en souveraine dans les armées, est celle de I'Honneub.

Cette « religion de l'honneur », religion « sans symboles et sans images, sans dogme et sans cérémonies », agrée d'autant plus au rationalisme de Vigny qu'elle n'exige aucune abdication de la raison. Elle ne dépend pas d'une révélation surnaturelle ; elle a son principe en nous. « Tandis que toutes les Vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous élever, celle-ci paraît venir de nous-mêmes et tendre à monter jusqu'au ciel. C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire née de la terre, sans palme céleste après la mort ; c'est la vertu de la vie. » Mais tout « humaine » qu'elle est, elle demeure une « religion », parce qu'il y a en elle une force mystérieuse,

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