‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 24 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

inexplicable, d'où elle tire son autorité souveraine, ce caractère d'inéluctable obligation qu'elle imprime à ses inspirations ou, pour mieux dire, à ses commandements. L'honneur est « chose sacrée » parce qu'il est a chose inexprimable ». Ceux-là même qui en possèdent le sentiment au plus haut degré ne peuvent le définir. Vigny s'y essaye pourtant. L'une après l'autre, il tente un certain nombre de formules qui cherchent à serrer de plus en plus près ce qu'il y a de plus insaisissable dans cette nature à la fois inflexible et fuyante. « L'honneur, c'est la conscience mais la conscience exaltée. » Assurément, et la définition du premier coup atteint le fond des choses ; mais elle néglige la surface brillante. Au chatoyant tissu elle enlève ses couleurs et son lustre, et ne laisse entre nos doigts qu'une trame solide, mais terne, où nous ne reconnaissons plus l'objet qui nous avait séduits. — L'honneur, « c'est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu'à la plus pure élévation et jusqu'à la passion la plus ardente ». La phrase étudiée et complexe enferme cette fois tous les éléments'qui composent ce que nous appelons l'honneur. Mais elle n'exprime pas encore la nuance suprême, cette impalpable délicatesse qui est au sentiment ce que le duvet est au fruit. — « L'honneur, c'est la pudeur virile. » Cette fois l'auteur s'arrête : il semble qu'il ait trouvé l'expression définitive. Cette maxime, si fine à la fois et si profonde, n'est pas cependant la dernière définition de l'honneur qui soit tombée de la plume d'Alfred de Vigny. Dans un coin du Journal d'un Poète, sous la date de 1835, qui fut celle de la publication de Servitude et Grandeur militaires, nous en trouvons une autre, aussi concise, plus simple, mais non moins digne d'être retenue et méditée : « L'honneur, c'est la poésie du devoir. » Accomplir sa tâche d'homme, « sa longue et lourde tâche », sans rien

espérer et sans rien craindre, pour l'honneur et pour la beauté de l'avoir accomplie, sans défaillance et sans murmure, être sans peur et sans reproche, tel est en somme l'idéal d'Alfred de Vigny, son idéal de soldat et de gentilhomme, son idéal aussi d'homme et de penseur. Et du point de vue strictement humain, il ne semble pas qu'il puisse y en avoir de plus beau.

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