‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 25 sur 128 · CHAPITRE III LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

Alfred de Vigny est surtout le fils de sa mère. C'est d'elle qu'il tient les traits essentiels de sa nature morale, l'élévation de la raison et la fermeté du caractère. Il doit à son père certaines particularités de sa nature intellectuelle, notamment ce goût pour l'histoire que révèle son œuvre tout entière. M. de Vigny le père n'était pas un historien. C'était un modeste gentilhomme de province, qui n'était pas dénué d'instruction, puisque, avant de servir au Royal Lorraine Infanterie, il avait étudié pour être prêtre et porté le titre d'abbé, mais qui n'avait assurément ni l'érudition d'un bénédictin, ni la profondeur d'un Montesquieu, ni l'universelle curiosité d'un Voltaire. Il était mieux qu'un historien : il était un document historique. L'histoire est l'art de faire revivre le passé : il était le passé vivant. Rappelons-nous que, quand son fils avait dix ans, il en avait, lui, soixante-dix ; qu'il était parti pour l'armée en 1757, tout au début de la guerre de sept ans ; qu'il avait touché la main du roi Louis XV et vu de ses yeux le grand Frédéric, qu'il avait été reçu

SOUS la tente par le roi de Prusse, et qu'il l'avait entendu, un soir de bataille, jouer un air de flûte après la victoire ; qu'il avait été l'ami de M. de Chevert et de M. d'Assas, « avec qui il était au camp la nuit de sa mort », le contemporain de Voltaire et de Rousseau, qu'il avait connu le ministère Choiseul et le règne de la Pompadour. Sans avoir jamais été mêlé aux grandes affaires, il avait appris et retenu bien des choses. Et comme il arrive à beaucoup de vieillards, il les racontait avec plaisir. En dépit de ses cheveux blancs et de ses blessures, il était gai, spirituel, plein de grâce et de manières, plein aussi de verdeur et de flamme. Au bout de cinquante ans il s'emportait aussi vivement qu'au premier jour contre les dissensions entre généraux qui avaient fait battre Soubise à Rosbach et Clermont à Crefeld. Il savait les intrigues de l'ŒU-de-Bœuf et les anecdotes de la Cour. Tout l'ancien régime renaissait à sa voix. L'enfant l'écoutait, blotti sur ses genoux. Il passait des heures suspendu à ses lèvres. Il sortait de ces récits comme d'un rêve. Il se passionnait pour les histoires d'autrefois. Il voulait remonter plus haut encore. Il obsédait son père de questions. Pour s'en débarrasser, on lui permit de lire les Mémoires. On ne sera pas surpris que ceux de Retz aient fait sur lui une vive impression. A quatorze ans, il entreprit, en prenant sur ses nuits, d'écrire une histoire de la Fronde. «C'était fort mauvais, certainement », dit-il, non sans une certaine candeur. La passion des lectures historiques fit place pendant un temps à la passion de la poésie et des poètes anciens. Elle lui revint avec les romans de Walter Scott. Vigny s'enthousiasma, comme toute la France de 1820, pour les récits du conteur écossais. Le goût de l'histoire s'allia en lui au goût de la poésie, et le fruit de cette union, ce fut Cinq-Mars, conçu dès 1824, écrit et publié seulement en 1826.

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