‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 26 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

Cinq-Mars, ou une conjuration sous Louis XIII ; ce pourrait être le titre d'une étude historique ; c'est le titre d'un roman, d'un roman qui en tant que roman, qu'œuvre d'imagination et d'art, a ses défauts et ses mérites, sur lesquels il y aura lieu de revenir ; d'un roman qui ne se contente pas de toucher en passant à l'histoire, d'un roman qui est fait avec de l'histoire, et qui a la prétention d'être de l'histoire. « Ce qui fait l'originalité de ce livre, a dit Vigny, c'est que tout y a l'air roman, et que tout y est histoire. » Il est vrai qu'il ajoute aussitôt : «Mais c'est un tour de force de composition dont on ne sait pas gré, et qui, tout en rendant la lecture de l'histoire plus attachante par le jeu des passions, la fait suspecter de fausseté et quelquefois la fausse en effet. » Il y a beaucoup à dire, assurément, et, dès le premier jour, on a beaucoup dit sur la valeur historique du roman de Vigny. On y a relevé des anachronismes, qu'on ne peut pas dire grossiers, puisqu'ils ont été commis en parfaite connaissance de cause, mais violents, puisqu'ils prolongent ou abrègent de plusieurs années la vie de tel ou tel personnage, et nous invitent à établir entre certains faits des rapports qui n'ont jamais existé. On a signalé dans les caractères historiques qui sont mis en scène, Richelieu, Louis XIII, Cinq-jMars, le P. Joseph, des altérations plus ou moins graves, dont certaines ne vont pas à moins qu'à transformer un bon serviteur de la France — c'est le P. Joseph — en un traître de mélodrame, ou un portrait — c'est celui de Richelieu — en une sinistre caricature. Ces atteintes à la vérité, à la vérité des dates et à la vérité des faits, et à la vérité des caractères, s'expliquent en partie par la

difficulté qu'il y avait à composer le sujet et à nouer l'action, en partie par le désir de la corser, en partie par une psychologie trop purement romantique, en partie par une connaissance insuffisante du rôle tenu dans la réalité par plusieurs des héros du roman, rôle qui a été depuis mieux étudié et mieux connu... Mais à quoi bon chercher à défendre ou à excuser tout au moins Alfred de Vigny? Il a pris soin de se justifier lui-même, dans une sorte de mémoire écrit en 1827 et qui, depuis 1833, figure en tête de toutes les éditions de Cinq-Mars sous ce titre : Réflexions sur la vérité dans l'art. Elles nous renseignent, ces réflexions, sur les conceptions artistiques de Vigny. Mais elles nous ouvrent aussi un jour très curieux sur la façon dont il entendait la vérité historique et l'histoire elle-même.

Dédaignant d'ergoter sur le plus ou moins d'exactitude qu'il peut y avoir dans la représentation des personnages et des événements qu'il met en scène, Vigny, avec une belle crânerie, oppose au « système de composition historique » recommandé par le nom de Walter Scott, — une action fictive que traversent de loin en loin de grandes figures empruntées à l'histoire, — le système qu'il a lui-même adopté. Il réclame nettement pour l'imagination «la liberté d'enchaîner dans ses nœuds formateurs toutes les principales figures d'un siècle, et, pour donner plus d'ensemble à leurs actions, de faire céder parfois la réalité des faits à l'idée que chacun d'eux doit représenter aux yeux de la postérité ». Et sans plus attendre, donnant au débat un caractère en apparence purement philosophique, en même temps qu'il en élargit singulièrement la portée, il pose la distinction, selon lui nécessaire, entre le vrai du fait et la vérité de Vart.

Cette distinction, il prétend la fonder sur la nature

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