‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 27 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

même de l'esprit humain. Elle a, cette nature, deux besoins essentiels : l'amour du vrai, et l'amour du fabuleux. Sa curiosité est satisfaite par l'histoire. « Mais à quoi bon la mémoire des faits véritables, si ce n'est à servir d'exemple ^ de bien ou de mal? Or les exemples que nous offre la succession lente des événements sont épars ou incomplets. » ' L'imagination intervient, qui les complète et les organise. Ainsi naît la fable, qui n'est pas moins vraie que l'histoire, mais « VRAIE d'une vérité toute particulière », que l'auteur définit en ces termes :

Cette Vérité toute belle, tout intellectuelle,... dont j'ose ici distinguer le nom de celui du Vrai, pour me faire mieux entendre, est comme l'âme de tous les arts. C'est un choix du signe caractéristique dans toutes les beautés et toutes les grandeurs du Vrai visible ; mais ce n'est pas lui-même, c'est mieux que lui ; c'est un ensemble idéal de ses principales formes, une teinte lumineuse qui comprend ses plus vives couleurs, un baume enivrant de ses parfums les plus purs, un élixir délicieux de ses sucs les meilleurs, une harmonie parfaite de ses sons les plus mélodieux ; enfin c'est comme une somme complète de toutes ses valeurs...

Mais cette définition, pour lyrique qu'elle soit, et en raison de ce lyrisme même, ne suffira pas, Vigny le pressent, à « dissiper les scrupules de quelques consciences littérairement timorées ». Il faut aller plus loin ; il faut montrer à ces timides que cette vérité historique dont ils ont la superstition admet en elle une part d'imagination, de composition, de fiction. Sinon dans son entier, du moins « dans beaucoup de ses pages, et qui ne sont peut-être pas les moins belles, I'histoire — Vigny tient à imprimer cette sentence en lettres capitales — est un roman dont LE PEUPLE est l'auteur ». En veut-on la preuve ? Qu'on

voie comment se font les mots historiques, qui n'ont jamais été prononcés, mais qui ne s'en gravent pas moins dans la mémoire de la postérité, en dépit des protestations de ceux-là mêmes à qui on les attribue, condamnés à demeurer « historiques et subhmes malgré eux ». Qu'on voie comment, non pas « dans les âges de barbarie », mais « à présent encore », comment, sous nos yeux, « la chrysalide du Fait prend les ailes de la Fiction », comment, en d'autres termes, des actions réelles reçoivent un développement légendaire, conçu de manière à en rehausser la signification morale. Ils ne procédaient pas autrement, ces maîtres de l'histoire antique, qui, ne voulant voir en ; elle « que la marche générale et le large mouvement des (sociétés et des nations,... sur ces grands fleuves déroulés ' dans un cours bien distinct et bien pur..., jetaient quelques figures colossales, symboles d'un grand caractère et d'une haute pensée ». Et l'argumentateur de conclure par un triomphant a fortiori :

Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant à déserter le Positif pour apporter 1' Idéal jusque dans les annales, je crois qu'à plus forte raison on doit s'abandonner à une grande indifférence de la réahté historique pour juger les œuvres dramatiques, poèmes, romans ou tragédies, qui empruntent à l'histoire des personnages mémorables. L'Art ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec la Beauté idéale... La Vérité dont il doit se nourrir est la vérité d'observation sur la nature humaine, et non l'authenticité du fait... L'Idée est tout. Le nom propre n'est rien que l'exemple et la preuve de l'idée.

Cette vigoureuse antithèse entre le fait et l'idée, entre la vérité et la réalité, est tellement d'accord avec tout ce que nous connaissons par ailleurs de l'esprit profond

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