LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
et philosophique d'Alfred de Vigny, elle est dans un rapport si étroit avec l'idéalisme, qui est, comme nous le verrons, le caractère dominant de son œuvre et la loi de son art, que nous considérerions volontiers la théorie dont elle est l'âme comme un produit spontané des réflexions du poète et la définition, consciente ou non, de son génie. On ne peut cependant s'empêcher de remarquer qu'au cours de cette même année 1827, pendant laquelle il rédigea cette préface apologétique, venait de paraître un livre dont la thèse et les arguments ont une ressemblance frappante et comme un air de famille avec les siens. Ce livre, c'est la Scienza Nuova de Giovanni Battista Vico, que Jules Michelet, « professeur d'histoire au collège de Sainte-Barbe », révélait au public français par une traduction, — la première en notre langue, — précédée d'un Discours où le système du penseur napolitain était réduit à quelques pages et résumé à grands traits. Or une des nouveautés les plus certaines de la philosophie de l'histoire à laquelle Vico à attaché son nom, c'était l'intérêt qu'elle prenait et la valeur qu'elle accordait aux légendes et aux fables qui sont, sur l'origine des sociétés humaines, à peu près les seuls documents que nous possédions. Vico n'hésite pas à voir en elles l'expression de la vérité sur ces époques lointaines, à la condition toutefois que par vérité on entende, non pas la vérité du fait et du détail, mais, selon les termes employés par son interprète, « le vrai poétique, ... plus vrai que le vrai réel ». Ce qu'est cette « vérité poétique » et comment elle s'élabore dans les esprits, nous n'avons, pour le savoir, qu'à ouvrir le premier livre de l'ouvrage, celui où il est traité « des Principes », et particulièrement le chapitre II de ce premier livre, où ces « principes » sont énoncés sous forme a d'axiomes ».
L'esprit humain aime naturellement l'uniforme. — Cet axiome appliqué aux faibles s'appuie sur une observation. Qu'un homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le placer en telle ou telle circonstance et d'inventer sur son compte des fables en harmonie avec son caractère, mensonges de fait, sans doute, mais vérités d'idées, puisque le public n'imagine que ce qui est conforme à la réalité. Qu'on y réfléchisse, et on trouvera que le vrai poétique est vrai métaphysiquemçnt, et que le vrai physique, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse ; tous ceux qui ne se conformant pas en tout à ce modèle ne méritent point le nom de capitaine. — Considération importante dans la poétique.
Dans la poétique, et aussi dans l'histoire, comme on va s'en assurer. Pour Vico, en efîet, les grands hommes — légendaires ou semi-légendaires — des temps héroïques ne sont que des « caractères poétiques », autrement dit des symboles, au moyen desquels les peuples primitifs, encore incapables d'analyser leur pensée, ont expnmé les idées abstraites qu'ils ne savaient pas désigner par des termes appropriés.
A chacun de ces caractères les peuples grecs (c'est à la Grèce que Vico emprunte ses exemples) attachèrent toutes les idées particulières qu'on pouvait y rapporter, en considérant le caractère comme un genre. Au caractère d'Acliille, dont la peinture est le principal sujet de V Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités propres à la vertu héroïque, les sentiments, les mœurs qui résultent de ces qualités, l'irritabilité, la colère implacable, la violence qui s'arroge tout par les armes (Horace). Dans le caractère d'Ulysse, principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les caractères distinctifs de la sagesse héroïque la prudence, la patience, la