‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 29 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

dissimulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à sauver l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des faits, qui fait que ceux qui vous écoutent se trompent euxmêmes. Ils attribuèrent à ces deux caractères les actions particulières dont la célébrité pouvait assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide pour qu'il les rangeât dans l'un ou l'autre genre.

Mais par le moyen de ces personnages symboliques, on n'a pas seulement rendu sensibles les idées morales, nées de l'observation de la vie : on a encore, selon Vicb, résumé une époque ou une collectivité, les commencements d'un peuple, l'idéal d'une race, des actions dont le développement a rempli un long espace de temps. C'est ainsi qu'Hermès Trismégiste a incarné « l'esprit inventif chez les Egyptiens », Hercule, « l'héroïsme grec », Romulus, « la société romaine à ses origines », C'est ainsi « qu'Homère a été, non pas un individu, mais un être collectif, un symbole du peuple grec racontant sa propre histoire dans ses chants nationaux»; Esope, non pas un modeste fabuliste, mais « le caractère poétique des plébéiens considérés comme exprimant la sagesse sous forme de comparaisons et d'exemples ». La théorie va plus loin ; elle met en cause des personnages dont l'existence historique n'a pas été contestée. « Peutêtre même Solon n'est-il — suggère Vico — que le peuple d'Athènes considéré comme reconnaissant ses droits, comme fondant la démocratie... De même Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du gouvernement aristocratique qui avait précédé. »

De là à concevoir, — ce qui d'ailleurs est vrai en partie, — que les grandes, figures que nous voyons passer au premier plan de l'histoire sont moins intéressantes par leur physionomie particulière que parce qu'elles expriment à un degré supérieur les idées et les passions de leur race.

de leur nation, de leur temps, et à faire prévaloir, dans la peinture qu'on se propose d'en donner, sur le caractère individuel le caractère représentatif, il n'y a qu'un pas. On sait quelle place Michelet a faite, dans sa conception historique, au symbolisme dont Vico lui avait révélé le secret. Il est évident que le système s'ajuste plus naturellement encore aux conditions de la littérature proprement dite, drame, roman ou poésie. Il justifie d'avance toutes les libertés de l'imagination ; bien mieux, il confère à ses écarts les plus aventureux une valeur philosophique et une dignité supérieure. Aussi n'est-il pas étonnant que Vigny se soit saisi avec empressement d'une théorie qui s'adaptait si bien à la nature de son esprit et à sa propre manière de concevoir la vérité historique. La lecture de Vico l'a incliné du côté où il penchait déjà. Il s'est senti autorisé par l'exemple du philosophe napolitain à considérer l'histoire, non pas l'histoire des temps légendaires, mais celle de tous les temps, y compris le sien, comme un prétexte à faire jouer sa pensée, et les grands hommes qu'elle nous présente comme des figures idéales qu'il pouvait dessiner à larges traits, sans autre souci que de faire de ces portraits, tracés par la main d'un poète, l'expression de quelque haute, rare ou profonde vérité morale.

Des thèses, ou des symboles, c'est la forme en effet sous laquelle se présente la philosophie de l'histoire dans l'œuvre d'Alfred de Vigny, dans Cinq-Mars, dans Stello, dans Servitude et Grandeur militaires, dans Daphné. C'est une thèse que l'on trouve dans Cinq-Mars. Je me hâte de dire qu'elle ne doit rien ni à Vico, ni à aucun spéciahste

de la philosophie historique. Elle devait tout naturellement venir à l'esprit et sous la plume de l'auteur. Elle était l'écho, sinon des enseignements paternels, du moins des conversations tenues autour du fauteuil de M. de Vigny le père par le petit cercle d'anciens émigrés qui formaient sa société habituelle. Dans ce petit monde, on attachait un grand prix à la qualité de gentilhomme. Le père d'Alfred de Vigny y faisait figure de libéral. A son fils qui lui demandait : « Qu'est-ce donc que la noblesse ? » il répondait par la chanson que chantait M. de Coulanges à M™® de Sévigné : « Nous fûmes tous laboureurs ; nous avons tous conduit notre charrue ; l'un a dételé le matin, l'autre, l'après-dînée. Voilà toute la différence. » La différence était encore assez grande pour qu'il tînt à ses parchemins et à ses titres, même à ceux auxquels il n'était pas absolument sûr d'avoir droit. Il était entiché de sa noblesse et ses amis l'étaient, de la leur, autant que lui. Tous ces gentilshommes déchus, appauvris, mécontents, cherchaient à qui s'en prendre de leur infortune. Sans aucun doute ils en rendaient responsables en premier lieu les jacobins et les révolutionnaires. Mais la rancune leur donnant des lumières inattendues, ils remontaient beaucoup plus haut. Au surplus, tous ces Saint-Simon au petit pied, ce qu'ils regrettaient, ce n'est pas ce qui, à la veille de la révolution, constituait ce que nous appelons l'ancien régime ; c'était le règne de Henri IV, le bon roi, et par delà Henri IV, c'était le régime féodal. Ils ne pardonnaient pas à celui qui en avait achevé la ruine, qui avait rasé les châteaux, et souvent, en même temps que les créneaux, abattu les têtes, à celui qui avait promené sur l'aristocratie française la baguette de Tarquin, à l'orgueilleux petit vassal qui avait abusé de la confiance, ou de la faiblesse, de son maître pour s'interposer entre

sa noblesse et lui, qui, en renversant l'entourage du trône, en avait sapé les fondements et hâté la chute. Le cardinal de Richelieu a été, sans le savoir, le destructeur de la monarchie, le grand artisan de la Révolution : telle est l'idée maîtresse qui circule à travers le roman d'Alfred de Vigny. Les personnages principaux ou épisodiques qui jouent dans l'ouvrage le rôle de raisonneurs l'exposent avec conviction et la commentent avec éloquence. Le grave et studieux de Thou, magistrat, patriote et philosophe, supplie son ami Cinq-Mars d'user de la faveur dont il jouit auprès du roi pour prendre en main la cause de la noblesse.

Poursuivez, mon ami, ne soyez jamais découragé ; parlez hautement au Roi du mérite et du malheur de ses plus illustres amis que l'on écrase ; dites-lui sans crainte que sa vieille noblesse n'a jamais conspiré contre lui ; et que, depuis le jeune Montmorency jusqu'à cet aimable comte de Soissons, tous avaient combattu le ministre et jamais le monarque ; dites-lui que les vieilles races de France sont nées avec sa race, qu'en les frappant, il remue toute la nation, et que, s'il les éteint, la sienne en souffrira, qu'elle demeurera seule exposée au souffle des temps et des événements, comme un vieux chône frissonne et s'ébranle au vent de la plaine, lorsque l'on a renversé la forêt qui l'entoure et le soutient.

Et le duc de Bouillon, présenté, à tort ou à raison, comme un politique profond, versé dans la connaissance des affaires de l'Europe, comme un des hommes les plus capables et les plus imposants de son époque, prédit, cent cinquante ans à l'avance, la chute de la royauté, conséquence lointaine, mais fatale, de l'abaissement de la noblesse. Il s'adresse au petit dauphin, le futur Louis XIV, alors âgé de quatre ou cinq ans, qui, voyant des hommes

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