LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
qui parlent fort et au milieu d'eux sa mère tout en larmes, a mis fièrement la main sur l'épée minuscule qu'il porte au côté.
Ah ! Monseigneur,... ce n'est pas contre nous qu'il faut tirer votre épée, mais contre celui qui déracine votre trône ; il vous prépare une grande puissance, sans doute ; vous aurez un sceptre absolu ; mais il a rompu le faisceau d'armes qui le soutenait. Ce faisceau-là, c'était votre vieille noblesse, qu'il a décimée. Quand vous serez roi, vous serez un grand roi, j'en ai le pressentiment ; mais vous n'aurez que des sujets et point d'amis, car l'amitié n'est que dans l'indépendance et une sorte d'égalité qui naît de la force. Vos ancêtres avaient leurs pairs, et vous n'aurez pas les vôtres. Que Dieu vous soutienne alors, Monseigneur, car les hommes ne le pourront pas ainsi sans les institutions. Soyez grand ; mais surtout qu'après vous, grand homme, il en vienne toujours d'aussi forts ; car, en cet état de choses, si l'un d'eux trébuche, toute la monarchie s'écroulera.
Telle est la thèse. Elle est plus spécieuse que forte. II paraît inutile de la discuter à fond. Si, vers 1825, on pouvait encore avoir quelques doutes sur les mobiles qui guidaient la politique de Richelieu, on ne peut pas aujourd'hui, après la publication des papiers du Cardinal, après les études approfondies que lui ont consacrées les historiens modernes, considérer purement comme un ambitieux égoïste le grand ministre qui a fondé la grandeur de la France au xvii^ siècle ; et on admettrait difficilement que tout eût été pour le mieux dans le royaume, et alors et plus tard, et dans les siècles des siècles, si on eût laissé faire les Chalais, les Soissons, les Montmorency et les Cinq-Mars, les nobles intrigants et les seigneurs factieux qui ne visaient qu'un but, mettre la main sur le pouvoir,
par tous les moyens, fût-ce par l'assassinat, fût-ce par la guerre civile, fût-ce par la trahison et l'alliance avec l'étranger. Que la noblesse d'après la Révolution ne fût pas enchantée de la situation qui lui était faite, cela se conçoit. Au lieu de s'en prendre à elle-même, à son manque de jugement et de sens politique, à sa légèreté, à son ignorance et à ses fautes, qu'elle s'en prît à la royauté et à ses ministres, rien assurément n'est plus humain. Mais ce sont là querelles de famille et de ménage qui n'intéressent plus personne. Au-dessus de tout cela, il y a la France ; et, du point de vue de la France, le désastre de quelques privilégiés, un changement dans la forme du gouvernement, la chute d'une dynastie, ce sont des événements avec lesquels nous sommes devenus familiers et qui ne prennent pas à nos yeux l'importance que le poète était disposé à leur donner.
Cinq-Mars a été conçu et écrit de 1824 à 1826, sous l'influence des impressions d'enfance et des préjugés de caste. Mais ce n'était pas, tant s'en faut, un esprit immobile et fermé que l'esprit d'Alfred de Vigny. Ses idées se modifièrent avec les années. Elles se modifièrent même assez vite pour qu'on puisse, à un assez bref intervalle, le mettre, sur la question du caractère et du rôle de la noblesse au temps justement de Louis XIII, en contradiction avec luimême. Dans Cinq-Mars, ce roman où « tout était histoire », il nous avait donné les grands seigneurs comme les défenseurs de la nation contre la tyrannie ; il nous avait montré le peuple, terrorisé par Richelieu, cherchant en vain sur toute la surface du royaume ces colosses de la noblesse aux pieds desquels il avait coutume de se mettre à l'abri dans les orages politiques. Cinq ans après, il faisait jouer à l'Odéon la Maréchale d'Ancre, drame en cinq actes, et, en même temps, pour reprendre sa propre ex-