LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
pression, « page d'histoire ». La noblesse y était présentée sous les figures de Créqui et de Vitry, de Thémine et de Luynes, et du prince de Condé lui-même, comme un ramas de factieux, plus voisins du condottiere que du gentilhomme, mettant leur épée au service de leur ambition ou de l'ambition qui les payait le mieux. Quant au peuple, il était excédé des compétitions des seigneurs et des rivalités, des favoris, et il en disait son sentiment de la façon la plus nette par la bouche du bourgeois et serrurier Picard. Le brave homme, un jour d'émeute, est descendu dans la rue. Il s'en repent amèrement : « J'ai pris la pique à regret, déclare-t-il aux gentilshommes, parce que je sais bien qu'on n'y peut attacher un de vos drapeaux sans s'en repentir, et qu'après tout, c'est toujours au cœur de la France qu'on en pousse le fer. Qu'ai-je gagné à tout ceci, moi?... J'en ai assez, et mes bons voisins aussi, Allez ! la vieille ville de Paris est bien mécontente de vos querelles, et nous n'y mettrons plus la main, s'il nous est loisible, que pour vous faire taire tous. » Et quand le favori maudit, le Concini contre lequel on a soulevé le peuple, a été tué au coin d'une borne, ces messieurs les gentUshommes, Vitry en tête, s'en vont s'en faire honneur et profit au lever du roi. « Et nous ? » demande le bon Picard. C'est sur ce point d'interrogation que s'arrête la pièce. Je ne sais si les bourgeois de 1617 posaient aussi nettement la question; mais c'est bien celle à laquelle les bourgeois de 1789 ont répondu par le fameux mot de Sieyès. Quant à la contradiction que je soulignais tout à l'heure, il suffit pour la résoudre de se rappeler qu'entre Cinq-Mars et la Maréchale d'Ancre il y a eu une révolution ; entre 1826 et 1831, 1830. L'un des effets de la révolution de 1830 avait été de porter sur le trône le duc d'Orléans. Un autre, nous l'avons déjà vu, fut de dégager Vigny de sa fidélité
traditionnelle aux Bourbons de la branche aînée, de le débarrasser pour toujours des gênantes superstitions politiques, et de lui permettre de juger, désormais, avec sa tête, non avec son cœur.
Cette liberté d'esprit, Vigny ne devait pas tarder à en donner la preuve par le jugement fort curieux que dans Stello — paru en 1832 — il porte sur les événements et les hommes de la Révolution française, ou, plus précisément, de la Terreur.
Quatre-vingt-quatorze sonnait à l'horloge du dix-huitième siècle, quatre-vingt-quatorze, dont chaque minute fut sanglante et enflammée. L'an de terreur frappait horriblement et lentement au gré de la terre et du ciel, qui l' écoutaient en silence. On aurait dit qu'une puissance, insaisissable comme un fantôme, passait et repassait parmi les hommes, tant leurs visages étaient pâles, leurs yeux égarés, leurs têtes ramassées entre leurs épaules, reployées comme pour les cacher et les défendre. Cependant un caractère de grandeur et de gravité sombre était empreint en tous ces fronts menacés et jusque sur la face des enfants ; c'était comme ce masque sublime que nous met la mort. Alors les hommes s'écartaient les uns des autres, ou s'abordaient brusquement comme des combattants. Leur salut ressemblait à une attaque, leur bonjour à une injure, leur sourire à une convulsion, leur habillement aux haillons d'un mendiant, leur coiffure à une guenille trempée dans du sang, leurs réunions à des émeutes, leurs familles à des repaires d'animaux mauvais et défiants, leur éloquence aux cris des halles, leurs amours aux orgies bohémiennes, leurs cérémonies publiques à de vieilles tragédies romaines manquées, sur des tréteaux de province ; leurs guerres à des migrations de peuples sauvages et misérables, les noms du temps à des parodies poissardes.
Mais tout cela était grand, parce que, dans la cohue