LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
républicaine, si tout homme jouait au pouvoir, tout homme du moins jetait sa tête au jeu.
Donc l'époque était grande ; mais les hommes étaient petits. En cette année 1832 où écrivait Alfred de Vigny, il courait plusieurs opinions sur les fameux membres du comité de salut public. Les uns voyaient en eux des hommes dévoués profondément aux intérêts du peuple et sacrifiant tout au bonheur de l'humanité; les autres, des hydrophobes; les autres de fidèles serviteurs de la vertu, convaincus de la moralité de leurs actes les plus criminels ; les autres, des espèces de mystiques... Bref, des héros, ou des monstres. Ni si haut, ni si bas, répond le Docteur Noir, qui est, comme on sait, « la tête » d'Alfred de Vigny. Ces hommes n'étaient ni des monstres, ni des héros. C'étaient des êtres médiocres, dont lès passions sanguinaires s'expliquent par leur disproportion avec les événements où ils se trouvaient mêlés plutôt que par une aveugle perversité, des ratés, qui n'ignoraient pas qu'ils étaient l'objet du mépris public, et qui faisaient luire la hache pour éblouir les yeux, destructeurs infatigables, organisateurs impuissants, à aucun degré des penseurs. En somme ils ont été des instruments de la destinée, ni plus ni moins que le modeste canonnier Blaireau, dont Vigny entrelace l'histoire à la leur.
Blaireau est un simple artilleur, qui depuis la Révolution a brûlé beaucoup de poudre dans tout ce qu'il y a eu d'émeutes à Paris, mais qui ne s'est jamais tracassé de savoir où la pièce qu'il servait de son mieux envoyait son boulet. Le soir du 9 thermidor, il est, avec sa batterie, sur la place du Carrousel, où les sections en armes débouchent les unes après les autres. Elles se massent en face des Tuileries, où siège la Convention. Est-ce pour
assiéger les représentants du peuple ? est-ce pour les défendre ? Survient un gros homme à cheval, brandissant un grand sabre. C'est le général Henriot. Il accourt de l'Hôtel de Ville, où siège la Commune. Il apporte, de la part de Robespierre, de Couthon et de Saint-Just, l'ordre de tirer sur la Convention. Les officiers se dérobent. « Ordonne le feu toi-même aux artilleurs », lui disent-ils. Henriot se plante devant Blaireau. Il lui commande de braquer la pièce, et la pièce est braquée ; de faire feu, et Blaireau va faire feu. Mais la pièce n'est pas tout à fait au point ; il faut donner encore un petit tour de roue ; les servants sont maladroits ; au lieu de se déplacer insensiblement en avant, la pièce glisse en arrière. D'un geste de mauvaise humeur. Blaireau lui donne un coup de pied, la pousse de travers, et se couche dessus. Henriot enrage ; il tire son sabre, il en frappe Blaireau. Mais les camarades du canonnier, à coups de poing, de pied, d'écouvillon, font au général une rude conduite. Les commissaires de la Convention se mettent à la tête des troupes ; on marche à l'Hôtel de Ville ; les terroristes sont vaincus, et le Docteur Noir, demeuré en arrière avec le bon canonnier, lui tient ce discours :
O Blaireau ! ton nom ne tiendra pas la moindre place dans l'histoire, et tu t'en soucies peu, pourvu que tu dormes le jour et la nuit, et que ce ne soit pas loin de Rose Tu es trop simple et trop modeste, Blaireau, car je te jure que de tous les hommes appelés grands par les conteurs d'histoire, il y en a peu qui aient fait des choses aussi grandes que celles que tu viens de faire. Tu as retranché de ce monde un règne et une ère démocratique ; tu as fait reculer la Révolution d'un pas ; tu as blessé à mort la République. Voilà ce que tu as fait, ô grand Blaireau 1 — D'autres hommes vont gouverner, qui seront félicités de ton œuvre, et qu'un souffle