LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
de toi aurait pu disperser comme la fumée de ta pipe solen^ nelle. On écrira beaucoup et longtemps, et peut-être toujours, sur le 9 thermidor : et jamais on ne pensera à te rapporter l'hommage d'adoration qui t'est dû tout aussi justement qu'à tous les hommes d'action qui pensent si peu et qui savent si peu comment ce qu'ils ont fait s'est fait, et qui sont bien loin de ta modestie et de ta candeur philosophiques. Qu'il ne soit pas dit qu'on ne t'ait pas rendu hommage ; c'est toi, ô Blaireau ! qui es vraiment l'homme de la Destinée.
Nous retrouvons ici la fameuse théorie des petites causes et des grands effets dont Pascal a donné, dans la réflexion sur le nez de Cléopâtre, la formule la plus saisissante. Cette théorie est à l'usage des gens d'imagination. Il n'est pas étonnant qu'elle ait agréé aux romantiques de tous les pays. On la rencontre chez Byron et chez Mérimée, chez Dumas père et chez Alfred de Musset. ^ Ce que décident ici-bas les plus petites choses, ce que les objets en apparence les moins importants amènent de changements dans notre fortune, il n'y a pas, à mon sens, — dit l'auteur de la Confession d'un Enfant du Siècle, — de plus profond abîme pour la pensée. » Vigny corrige ce que la théorie en question a de trop humiliant pour la vanité humaine par l'évocation de la puissance mystérieuse qui est au fond des choses et qui les conduit où elle veut ; et il la complète en admettant des exceptions au profit des individus supérieurs. « Les hommes sont partout et toujours de simples et faibles créatures, plus ou moins ballottées et contrefaites par leur destinée. Seulement les plus forts ou les meilleurs se redressent contre elle et la façonnent à leur gré, au lieu de se laisser pétrir par sa main capricieuse. » Il n'est pas douteux — et il serait facile de le prouver par maints extraits du Journal ^ qu'en écrivant cette phrase
de Stello, Vigny pensait tout d'abord à lui-même. Elle s'applique non moins exactement aux deux grandes figures historiques dont il a esquissé le portrait, — auxquelles d'ailleurs il n'était pas sans trouver quelque rapport idéal avec son propre caractère : Napoléon Bonaparte et Julien l'Apostat.
Bonaparte avait été le héros de son adolescence. Qu'on se rappelle le début de Servitude et Grandeur militaires :
J'appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue, et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. Aussi, dans ce modeste tableau d'une partie obscure de ma vie, je ne veux paraître que ce que je fus, spectateur plus qu'auteur, à mon grand regret. Les événements que je cherchais ne vinrent pas aussi grands qu'il me les eût fallu. Qu'y faire ? — On n'est pas toujours maître de jouer le rôle qu'on eût aimé, et l'habit ne nous vient pas toujours au temps où nous le porterions le mieux.
Si Vigny était voué par tradition de caste et de famille à la carrière militaire, c'est l'exemple de Napoléon qui avait déterminé sa vocation pour l'artillerie, arme peu brillante aux yeux d'un gentilhomme, et qui lui avait inspiré, par suite, le désir d'entrer à l'Ecole Polytechnique. Des deux « grandeurs » de la vie militaire, celle du commandement et celle de l'obéissance, il ne nous a pas dissimulé que celle qui paraissait particulièrement lui convenir, c'était la grandeur du commandement. Tout en faisant