‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 34 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

a part du dédoublement dramatique, on peut lui attribuer quelque chose des sentiments qu'il a prêtés au capitaine Renaud, grisé dès l'enfance par la renommée de Bonaparte, dont la gloire lui montait si violem.rnent à la tête qu'elle ne laissait plus de place dans son cerveau pour une autre idée. S'il était né, par hasard, quinze ans plus tôt, aurait-il été un de ces « séides », comme il les appelle, qui se donnaient corps et âme au parvenu couronné ? Je ne le crois pas. Sa personnalité était trop forte pour abdiquer, même entre les mains d'un homme de génie. Mais quand les déceptions de sa vie militaire, — si l'on compare l'idéal qu'il s'était mis devant les yeux avec la piètre réalité qu'il avait pu saisir, — l'eurent décidément détourné de l'action, qui lui échappait, vers la méditation et vers l'étude, il prit en pitié cette gloire de la puissance et des armes ; en pitié, et même en mépris. Il découvrit tout ce qu'il y a dans les «grandeurs de chair », dans les plus éclatantes destinées, d'artificiel et de faux, de mesquin et de convenu, de misérable, en un mot, quand on les met en regard des « grandeurs de l'esprit ». C'est l'idée qu'il a magnifiquement exprimée dans le chapitre mémorable de la Canne de Jonc, — chapitre qui n'a, dans sa contexture, rien d'historique, — où il affronte l'un à l'autre . l'empereur Napoléon et le pape Pie VIL Napoléon va, vient dans la haute chambre du palais de Fontainebleau ; il tourne autour du fauteuil du pape comme un grand fauve ; un félin, d'abord caressant, plein de grâces, de séductions, de flatteries et de ruses : Comediante ! Puis il bondit comme un léopard blessé ; il est pris d'une de ses colères jaunes, pendant lesquelles il était terrible ; il lance au vieillard immobile et impassible la menace, l'ironie, l'insulte, le sarcasme : Tragediante ! Enfin, vaincu et désarmé par cette impassibilité môme, il rejette son

double masque, il secoue de ses épaules sa défroque d'histrion couronné, il parle, non plus en empereur, mais en homme, et il avoue son incurable ennui.

C'est vrai 1 Tragédien ou Comédien. — Tout est rôle, tout est costume pour moi depuis longtemps et pour toujours. Quelle fatigue 1 quelle petitesse 1 Poser 1 toujours poser 1 de face pour ce parti, de profd pour celui-là, selon leur idée. Leur paraître ce qu'ils aiment que l'on soit, et deviner juste leurs rêves d'imbéciles. Les placer tous entre l'espérance et la crainte. Les éblouir par des dates et des bulletins, par des prestiges de distance et des prestiges de nom. Etre leur maître à tous et ne savoir qu'en faire. Voilà tout, ma foi 1 — Et après ce tout, s'ennuyer autant que je fais, c'est trop fort. — Car, en vérité, pousuivit-il en se croisant les jambes et en se couchant dans un fauteuil, je m'ennuie énormément. Sitôt que je m'assieds, je crève d'ennui...

Mais jusque dans cet aveu, qui semble si sincère, il cherche encore un moyen de se jouer de son captif, l'occasion de surprendre sur son visage le reflet d'une émotion intérieure, la satisfaction de tirer une nouvelle jouissance de son orgueil en le laissant fléchir. Est-ce là le Napoléon de l'histoire ? pas plus, sans doute, que n'est le Richelieu de l'histoire le Richelieu de Cinq-Mars. Mais c'est un admirable symbole de ce qu'il y a d'immensément triste au fond de ces extraordinaires fortunes, dont la splendeur au premier regard nous éblouit.

L'autre empereur que Vigny a mis en scène, — ce Julien l'Apostat dont il a retracé la vie et la mort dans Daphné, — est, lui aussi, une figure plus symbolique qu'historique. Il en a dessiné les traits avec amour. Si Bonaparte a été le héros de sa jeunesse, Julien a été le héros de son âge mûr. Il se sentait en sympathie avec lui. « Il a été, déclare-

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