LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
t-il, l'homme dont le rôle, la vie, le caractère m'eussent le mieux convenu dans l'histoire. » Julien, en effet, tel qu'il se le représente, lui paraît offrir un état d'âme qui est le sien et celui de beaucoup d'hommes de son temps, partagés entre l'impuissance à soumettre leur raison aux dogmes d'une religion positive, et la conviction intime de la nécessité d'une religion, quelle qu'elle soit. Le drame qui se passe dans sa conscience et dans celle de ses contemporains, Vigny ne fait que le transporter dans l'histoire antique, à l'heure incertaine où, le monde hésitant encore entre le polythéisme vieilli et le christianisme naissant, il suffisait, semble-t-il, de l'appoint d'une volonté souveraine pour faire pencher la balance du côté des anciens dieux. Julien crut qu'il était cette volonté. Il renia le culte nouveau, auquel avait été formée son enfance, non par une basse ambition de fortune et de puissance, mais par dévouement aux intérêts de l'humanité. Pendant deux ans, il eut l'illusion d'avoir travaillé pour le bien, d'avoir remis le monde dans sa voie. Mais ce serviteur de la raison eut la douleur de se voir désavoué par la raison elle-même, dans la personne de son vieux maître Libanius, et la douleur encore plus grande de voir les plus fidèles de ses soldats abandonner la croyance traditionnelle et se tourner vers le Dieu nouveau. C'est de cette douleur, autant que du javelot des Perses, qu'il se sentit le cœur percé. « Tu as vaincu, Galiléen ! » s'écria-t-il. Et le poète nous dit qu'après avoir discouru comme Socrate, il mourut comme Epaminondas.
Celui-là aussi avait voulu forcer la destinée. Après qu'il se fut un temps raidi contre elle, la Destinée le brisa.
Toujours et partout, il faut que la Destinée s'accomplisse. Le dernier mot de Vigny, en matière de philosophie de l'histoire, serait-il donc le fatalisme? Il semble nous avoir été donné par la belle pièce, — d'une beauté effrayante et sombre, — dont le titre est devenu celui du recueil posthume de ses « Poèmes philosophiques ». Les Destinées, c'étaient, selon la croyance antique, les puissances mystérieuses qui réglaient, au gré de leurs volontés inflexibles, la vie et la condition des mortels, les froides déités dont le pied pesait sur chaque tête et sur chaque action, les « tristes divinités du monde oriental » qui, comme autant de vautours, avaient
posé leur ongle sans pitié Sur les cheveux dressés des races éperdues, Traînant la femme en pleurs et l'homme humilié.
Sous elles se courbaient toutes les créatures. Mais voici qu'un jour, un ordre nouveau commence. « Le Sauveur est venu » : tous les fronts se relèvent. Libre « des nœuds lourds du joug de plomb du sort », le genre humain pousse « un soupir de bonheur ». Joie prématurée ! Les Destinées ne consentent pas à abdiquer leur traditionnel empire. Elles montent vers Jéhovah ; elles lui demandent la loi de l'avenir ; et, des hauteurs divines, c'est la Grâce qui leur répond. Substituant sa volonté à celle de l'antique Fatum, elle renvoie les divinités inquiètes vers la terre, où, sous des vocables nouveaux, elles assureront l'accomplissement du décret immuable :
Faire ce que je veux pour venir où je sais.
Ainsi, se demande en terminant le poète, tout ce que l'homme a gagné à la plus grande révolution morale que le monde ait connue, est-ce donc d'avoir « élargi le collier